référence : http://listes.cru.fr/arc/liste-gepi/2009-03/msg00004.html
     Chronologie       
     Conversation       

De la part du Pont freudien. renseignements congrès NLS Louise Grenier



COMMUNIQUE – NLS PRESIDENT

Le Président de la NLS et le Comité Exécutif remercient Alexandre Stevens d'avoir accepté la tâche de directeur scientifique du prochain Congrès qui aura lieu les 9 et 10 Mai 2009 à Paris (Maison de la Mutualité). Vous trouverez ci-joint un texte d'orientation composé par lui, et qui inaugure une série de documents préparatoires au thème du Congrès: « L'interprétation lacanienne ». 

            Les membres de la NLS, de ses Sociétés affiliées (London Society, Asreep-NLS, Giep, Société hellénique, Kring voor psychoanalyse), de ses groupes affiliés (Cercles de Cracovie et de Varsovie, Cercle d'Erevan, Klag), des groupes associés (ACF Portugal, Lacan Circle of Melbourne, Gruppe Köln) et des groupes rattachés de l'Est (Moscou, Bulgarie,

Ukraine), sont invités dès maintenant à faire parvenir leurs textes (anglais ou français) à Alexandre Stevens et Pierre-Gilles Guéguen. La durée d'intervention proposée est de 15 minutes: 9000 signes.

Pierre-Gilles Guéguen

Président de la NLS

L’interprétation lacanienne

L’interprétation lacanienne n’est pas une technique. Elle n’est pas pré-établie dans une série de règles qui feraient correspondre de façon biunivoque des dits de l’analysant et des interprétations de l’analyste. Elle n’est pas non plus une transposition simple du message de l’analysant. Elle est sans standards. Elle est plutôt pragmatique : laissée à la très grande liberté de l’analyste, comme le dit Lacan dans « La direction de la cure »[i], elle se mesure aux effets qu’elle produit.

Elle est cependant réglée.  Lacan en donne les principes dans « L’étourdit ».[ii] Elle doit ainsi toujours être équivoque, ce qui ne consiste donc pas à dire le sens vrai, mais à mi-dire. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle doive être complètement incompréhensible, mais plutôt qu’elle ne peut être explicative et qu’elle est ouverte à sa reprise par l’analysant. Cette équivoque joue de trois registres, précise encore Lacan dans « L’étourdit », l’homophonie, la grammaire et la logique. L’homophonie détache du sens immédiat et ouvre à un pas-de-sens au sens d’un pas de côté fait dans le sens ou d’un franchissement sémantique. La grammaire implique la place du sujet de l’énonciation et on peut ainsi la rapprocher de ce que Lacan appelait dans « La direction de la cure » « rectification des rapports du sujet au réel »[iii]. La logique enfin, qui doit participer de toute interprétation puisque sans elle l’interprétation serait imbécile[iv].  L’interprétation qui prend appui de la logique se décline ici sur plusieurs plans. Elle recourt aux impasses de la logique : pastout et hommoinsun[v].  Elle va contre la complétude du sens, elle distingue impuissance et impossible[vi], elle vise le réel en soutenant la contingence du symptôme qui répond à un impossible singulier.

            Avec l’équivoque, l’interprétation lacanienne ne vise donc pas le sens, mais elle ne plonge pas non plus dans le simple non-sens. Elle souligne à l’occasion un signifiant particulier qui insiste, et en ce sens elle est proche de la lettre (au sens où l’instance de la lettre est l’insistance du signifiant), mais elle inclut aussi une forme de pastout. Du côté des postfreudiens l’interprétation analytique est souvent reprise en termes de sens : c’est l’interprétation métalangage qui transpose dans un niveau supérieur le sens exact de ce que l’analysant dit dans son langage. L’interprétation lacanienne n’est pas un métalangage, elle est plutôt créationniste[vii] en ceci qu’elle modifie la phrase de l’analysant. L’interprétation n’est donc pas la traduction d’un message dans une autre langue, mais « traduction du sujet dans le texte ».[viii]

            Deux énoncés de Jacques-Alain Miller permettent de bien saisir la place exacte de l’interprétation lacanienne : « l’inconscient interprète »[ix] et « l’analyste est l’éditeur du texte de l’analysant »[x]. Que l’inconscient interprète veut dire que le texte de l’inconscient est lui-même à la fois un chiffrage et son déchiffrage. Prenons par exemple le rêve : le contenu manifeste est un exercice de chiffrage, mais en même temps le contenu latent, c’est-à-dire les associations sur lesquelles il ouvre, est un exercice de déchiffrage. Ce travail de l’inconscient est donc le mode de l’interprétation qui est à la charge de l’analysant. L’analyste éditeur ponctue, met la ponctuation du texte. Il insiste, souligne, met les guillemets de la citation, ou le point qui capitonne la phrase et la séance. Son silence aussi bien participe de l’interprétation.

            A ce titre l’interprétation lacanienne est coupure aussi. En cela elle fonde la séance courte. Il s’agit d’ailleurs dans la séance courte moins d’une durée que d’un raccourcissement. La séance est écourtée, c’est-à-dire coupée avant qu’elle n’ait été trop longue, avant que le sens ne se boucle et ainsi se referme. L’interprétation comme coupure vise à constituer la séance comme une unité asémantique[xi]. En ceci encore l’interprétation ne vise pas le sens, mais la recherche d’un point de capiton, orienté par le symptôme et dans la perspective de construction d’un sinthome. Ce point de capiton, c’est au minimum le fait de prendre acte d’un dire de l’analysant, ce peut être un pas franchi dans le sens, une nouvelle inscription dans le lien social, ou plus souvent un bien-dire ou simplement un mieux dire à propos du symptôme.

            C’est parce que l’interprétation lacanienne vise ce point de capiton hors sens qu’elle peut aussi opérer avec efficace dans les psychoses. Là bien évidemment l’interprétation est déjà prise en charge par le sujet. C’est spécialement explicite dans les diverses formes de délires paranoïaques qui sont des maladies de l’interprétation. Mais c’est aussi présent explicitement dans certains délires plus arrimés sur le corps, comme les délires sensitifs, et c’est bien à l’avant plan de la mélancolie quand le sujet interprète tout ce qui concerne son être en jugements négatifs portés par le surmoi sur le moi (pour le dire en termes freudiens). Et dans les psychoses ordinaires cette pente interprétative est toujours présente, sur le bord, allusivement ou explicitement.

            L’interprétation lacanienne dans les psychoses vise alors le point de capiton du discours qui est en même temps le point où le sujet trouve un ancrage pour la jouissance qui l’envahit et un apaisement dans ses rapports problématiques à l’autre. C’est à la fois le point d’arrêt (coupure ou ponctuation) sur le mot trouvé qui traduit au plus juste la jouissance qui envahit le sujet[xii]  et le soutien donné au lien social retissé. Dans ce double mouvement l’interprétation aide à l’apaisement du sujet et l’oriente dans la voie de sa construction propre.

            Le prochain congrès de la NLS sera l’occasion de reprendre ce thème de l’interprétation lacanienne pour le développer spécialement à partir de ses effets tels qu’on peut les mesurer dans les cas de psychanalyse appliquée. Les propositions d’interventions en ce sens peuvent être adressées à moi-même et Pierre-Gilles Guéguen. Les textes devront nous être envoyés au plus tard pour le 8 mars 2009.

Alexandre Stevens

Directeur scientifique du Congrès



[i] Aux pages 587-588 des Ecrits.

[ii] Pages 490 à 492 des Autres écrits.

[iii] Ecrits, p. 598.

[iv] Précision donnée par Lacan dans « L’étourdit », Autres écrits, p. 492.

[v] Références explicites de « L’étourdit », Autres écrits, p. 479

[vi] Jacques Lacan, « Radiophonie »,  Autres écrits, pp. 445-446.

[vii] Eric Laurent, « Interpréter la psychose au quotidien », Mental 16, p.15.

[viii] Comme le dit encore Eric Laurent dans ce même texte p. 16.

[ix] Dans la revue La Cause freudienne n°32, p. 5.

[x] Cité par Eric Laurent dans Mental 16, p. 16

[xi] Jacques-Alain Miller,  « L’interprétation à l’envers », Cause freudienne 32.

[xii] On lira à ce propos le texte d’Eric Laurent « Les traitement psychanalytique des psychoses », Feuillets du Courtil 21.


JPEG image