référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1995-11/msg00032.html
     Chronologie       
     Conversation       

Unite de lieu et mansions medievales BOURASSA ANDRE G



N'y a-t-il pas un lien entre la regle de l'unite de lieu pour la tragedie
classique et l'abus du comique de situation sur des scenes qui etaient
concues pour des representations medievales? L'Hotel de Bourgogne, par
exemple, a ete construit en 1548 par les Confreres de la passion, et sa
scene, meme apres la restauration de 1647, comporte toujours divers lieux.
Meme le decor en perspective peint sur les toiles qui cachaient parfois
les praticables faisait reference a des lieux multiples (i.e. plusieurs
maisons sur une meme place). Il s'ensuivait que les scenes de concept
medieval, divisees en mansions ou un personnage present dans un "lieu" se
trouvait temoin de ce qui se passait dans l'autre, pouvaient facilement
etre la cause de reactions comiques, meme quand l'oeuvre etait tragique.
Un auditoire pouvait facilement faire tourner a la farce ces situations de
presence simultanee, meme quand elles devaient etre serieuses?

La question est donc de savoir si la regle de l'unite de lieu est d'abord
dramatique ou d'abord scenique. D'apres H. Breitinger (_Les Unites
d'Aristote avant "Le Cid" de Corneille. Etude de litterature comparee_,
Geneve - Bale - Lyon, Georg & Co, 1895), la premiere mention de l'unite
de lieu apparait en Angleterre, dans l'_Apology for Poetrie_ de Philip
Sidney: "[...] la scene ne devrait presenter qu'un seul et meme lieu
(the stage should always represent but one place)". C'est a croire qu'il
s'agit alors d'une question de scene.

Mais le point souleve par Cervantes en 1610 (_Don Quichotte_, I, 48) est
d'ordre dramatique, lie a la logique de l'unite de temps: "[...] que
dirais-je de l'observation des temps ou se passent et peuvent se passer
les actions representees, si ce n'est que j'ai vu une piece dont le
premier acte commenca en Europe, le second en Asie, tandis que le
troisieme se termine en Afrique, et si elle se composait de quatre actes,
le quatrieme s'acheverait en Amerique." L'ironie porte sur le drame, pas
sur la scene.

Quelques annees plus tard, en 1624, Tirso de Molina, dans _Cigarrales de
Toledo_, souleve nettement a nouveau la question de la scene quand il
parle d'affranchir la comedie de cette regle de l'unite de lieu - qui
semble acquise - pour que le spectateur puisse, comme le lecteur d'une
histoire, voir "[...] se derouler devant lui des faits arrives dans de
longues epoques et dans des lieux differents (casos sucedidos en largos
tiempos y distintos lugares)".

Il est bien sur qu'une unite de lieu dramatique impose une unite de lieu
scenique, mais comment l'obtenir quand la scene est multiple? Les
comediens royaux qui demanderent des 1631 la reconstruction de l'Hotel de
Bourgogne et n'obtinrent qu'une restauration (voir Guy Dumur, _Histoire
des spectacles_, p. 756-759) n'etaient-ils pas confrontes a ce genre de
conflit? La scene medievale et la multiplicite des praticables qui lui a
survecu n'etait-elle pas piegee pour la tragedie classique?

Andre G. Bourassa
bourassa.andre_g@uqam.ca

------------------------------

End of QUEATRE Digest 134
*************************