référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-02/msg00046.html
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Re: Redondance, etc. Guy Spielmann



Je remarque dans les echanges de ces dernieres semaines des convergences
qui me frappent: la question de D. Trott a propos de la repetition (donc
element linguistique, a priori) a occasionne un retour vers la
problematique de la mise en scene du corps---et comment ne pas retrouver
dans cette derniere l'echo d'autres echanges a propos du *grand secret*?
mais ce n'est pas tout!Une autre discussion, sur un autre reseau (FR17-L)
a aborde la question des des "trois coups" frappes pour annoncer le debut
d'une representation, ce qui a debouche sur un tres interessant parallele
entre le theatre, la chambre des Communes britannique (la politique), et
les ceremonies religieuses, d'ou ces fameux (et problematiques) trois
coups seraient peut-etre issus.

Deux questions se posent alors: peut-on (et selon quelles modalites)
assimiler l'acte politique et la representation dramatique? Oui---parce
que la politique comporte necessairement une part de "performance", et la
je voudrais insister sur la necessite epistemologique de definir une
problematique globale de la performance, encore hesitante, ou pourraient
venir s'inscrire ces actes publics et ritualises que sont le theatre, la
ceremnie religieuse, la ceremonie p[olitique et autres. Non---dans la
mesure ou le theatre reste forcement, quelque part, un simulacre? (il
s'agit la de question, non d'affirmations...)

Autre question, eternelle sans doute dans nos cultures, faut-il (peut-on)
separer le langage et le corps? Pour apporter de l'eau au moulin de la
conversation sur Scapin, je voudrais ajouter que Scapin, c'est la piece
la plus "italienne" de Moliere. C'est celle que condamne Boileau, celle
dont le rythme se rapprocherait le plus (noter le conditionnel) d'une
comedie veritablement italienne, celle dont le personnage-titre est
incontestablement l'un de ces *zani* meneurs de jeu, et,
incontestablement, investi d'une valuation positive (ce dont le beneficie
pas tous les personnages "italiens" joues par Moliere, a commencer par
Sganarelle). Or, cette piece si "italienne" ne reste finalement qu'une
piece bien francaise ou Moliere, fort habilement d'ailleurs, a insere une
foule d'elements d'italianite---j'ose le rapprochement avec la publicite
pour les pates jadis epinglee par Roland Barthes.
Il y a entre comedie a la francaise et commedia dell'arte une opposition
formelle, qui s'articule, on l'a dit sur une axiologie fondamentale
langage (c'est-a-dire, logos, donc esprit) vs. corps. Cette dualite,
c'est evident, sous-tend toute la dialectique du theatre "classique", le
passage, ou disons plutot, la sacralisation d'un passage d'un theatre
originellement corporel a un theatre du verbe. Le "genie" de Moliuere,
c'est aussi d'avoir opere la synthese, qui est, a proprement parler, un
syncretisme entre les deux: Il "fixe" le geste dans la parole, ce qui
permet a la fois de mieux le codifier, de le transmettre, de
l'objectifier, alors que le geste echappait naguere a un tel controle.
Voir par exemple le *Theatre Italien* de Gherardi, ou le compilateur
ytranscrit les textes rediges par des auteurs dont la plupart etaient
francais (dufresny, Regnard, Lenoble, Fatouville et al), mais, de temps a
autre, insere des paragraphes pour expliquer que la scene qui doit
figurer ici est une "scene a l'italienne", donc intranscriptible puisque
largement improvisee.

Moliere, lui, ne transcrit pas: il effectue une transubstanciation entre
le geste et la parole. Scapin, Dom Juan, Les Precieuses et bien d'autre
pieces sont ainsoi truffees de "lazzi fixes", terme quelque peu
oxymorique, certes, mais incontournable. La repetition, c'est donc avant
tout le vestige, la trace d'une theatralite heterogene; et naturellement,
cette repetition fonctionne aussi comme marqueur reflexif de theatralite,
puisqu'elle attire l'attention sur le caractere "artificiel" de l'echange.

D'ailleurs, pour en revenir a l'unes des pistes explorees plus tot dans
cette conversation electronique, ne faut-il pas voir cette reflexivite
comme l'un des aspects essentiels de la rupture entre theatre
classique---theatre bourgeois du realisme et de la narrativite---et
l'"autre theatre", celui du corps? Je m'explique: le theatre classique
s'attache a raconter une histoire, c'est a dire a suivre une intrigue:
l'autre s'y refuse, reste farouchement non-aristotelicien, meme si il
fait parfois quelques concessions pour la forme. Par exemple, la comedie
Italienne des annees 1680-1697 a Paris, pour des raisons pratiques de
concurrence avec le theatre francais, donne des pieces qui ressemblent a
la comedie classique, mais, s'il y a bien une intrigue,celle-ci n'est la
que pour la forme---et la critique francaise s'est prise a critiquer ces
oeuvres "mal ficelees", mal nouees et mal denouees, comme si le proces
narratif y avait la meme pertinence que chez Moliere et consorts....
Ce theatre "autre", celui qui ouvre des rideaux vers d'autres plans,
celui qui met en abyme sa propre existence de spectacle, reflechit
constamment sur cette condition, montre du doigt ses artifices, se
designe comme illusion alors que le theatre "classique" tend a nous faire
croire que c'est la narrativite qui importe, qu'il faut s'y investir.

Je saute un peu du coq a l'ane, mais je voudrais rapprocher ceci d'un
article assez ahurissant paru dans le New York Times sous la plume d'Alan
Riding, "Where is the glory that was France" (14 janvier 1996). Ce
plumitif, reprennant l'air bien connu de la decadence culturelle
francaise (nous n'avons plus d'ecrivains depuis Sartre et Camus, etc.),
s'autorise a indiquer aux malheureux createurs francais la solution
simple et evidente a leur impuissance:"Can French novelists, playwrigths
and directors learn to tell stories, instead of just philosophizing?"
Texto! Voila, messieurs et mesdames, apprenez donc a raconter une bonne
histoire---avec un debut, un commencement et une fin, sans doute....
La narrativite a donc pris une sorte de valeur ontologique: "je raconte
une histoire, donc je suis", en quelque sorte, et le reste n'est "que" de
la philosophie... (j'adore ce * just *!!!)

Il me semble donc discerner des liens assez nets entre la narrativite, la
reduction au langage, la mise a plat de la profondeur du spectacle (la
sucession de rideaux qui s'ouvrent, la reflexivite), et la tentative de
"fixer" les points de fuite vers l'ailleurs, vers la transcendance, en
fixant le corps, en l'inscrivant tout entier dans un espace de parole.

....a suivre, sans doute...

Guy Spielmann

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End of QUEATRE Digest 181
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