référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-02/msg00067.html
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Il faut 15 coups pour faire Abracadabra Serge Ouaknine



Montreal, le 20 2- 96

A la question: Combien faut-il de coups pour un lever de rideau?

Reponse et hypoth=E8se de Serge Ouaknine a partir d'un souvenir d'enfance:

Lorsque j'etais enfant ( dans les anne'es cinquante au Maroc) nous
recevions quelques fois l'an la visite de la Comedie Francaise ou des Galas
Karsenty ou des ballets du Marquis de Cuevas etc. Cela se passait a
Casablanca au Theatre municipale, construit par les Fran=E7ais (avant guerre=
)
et dont le toit (en t=F4les ondul=E9es) ne permettait plus d'=E9couter les
acteurs si, de malheur, il pleuvait pendant le temps de la representation
(ce joyau tapis de velours rouge =E0 l'italienne et tres desuet a =E9t=E9 d=
=E9truit
voila quelque ann=E9es, car il representait pour le Maroc independant un
symbole de la conquete coloniale).
Mais une chose couvrait la pluie et la rumeur du public: La s=E9rie de coups
de batons sur les planches avant la represention.
Il y avait  13 coups raproch=E9s et rythme's suivis de 3 coups espace's,et
apres, onctueusement, le rideau se levait.

Sur le plan sonore et pour etre plus exact encore, le rituel etait le suivan=
t:

1) Dans le hall et donc avant, l'entre'e en salle, une longue sonnerie
ininterrompue (et tres agacante) signalait au public et surtout aux
retardataires la tenue imminente du debut du spectacle...On y achetait les
derniers billets a la sauvette... Exactement, comme a Paris, au Palais de
Chaillot, du temps  de Vilar ( annees soixante), des rappels de trompette
puissante et languissante pre'enregistre'e  faisaient courir, dans les
couloirs, les derniers retardataires...
2) Puis il y avait la monte'e et descente du rideau Coupe-feu en metal,
dans sur grondement ennuyeux ( plus tard quelqu'un eu l'id=E9e d'y peindre d=
e
la publicit=E9 pour des boisson gazeuses, il descendait et remontait tout
aussitot devant un rideau rouge en trompe-l'oeil peint sur une surface
rigide ( une toile tendue ou un contre-plaque').
Cette peinture me fascinait car elle representait un somptueux rideau rouge
tenu partiellement ouvert par deux vastes cordons dore's, dont la tension
realiste etait si extreme que je me demandais si le rideau etait vrai ou
seulement peint...).
3) Ce rideau en trompe-l'oeil se levait a son tour, dans un silence qui
contrastait avec le bruit du rideau part-feu... C'est que le premier etait
actionne' par un moteur electrique et que le second par d'inaudibles jeux
de poulis lateralles qi le faisait disparaitre au dela du manteau
d'Arlequin (encore lui...).
Etant monte' sur les planches tres jeune, je me souviens avoir bien
inspecte' les lieux pour comprendre la mecanique de ces mysteres qui me
fascinaient quand j'=E9tais du cote' de la salle.Ce faux rideau de'voilait
ensuite( c'es le cas de le dire) un vrai et rideau rouge ondul=E9.
4) Puis le grand lustre au-dessus de l'Orchestre et les ampoules en forme
de flamme de chandelle sur les balcons baissaient doucement. Le rouge du
vrai rideau devenait cramoisi puis noir.
5) Enfin, tout aussitot, dans la quasi-obscurite partaient 12 coups brefs
et raproche's suivis de 3 coups forts et espace's. Et, le vrai rideau
s'ouvrait, tir=E9 sur les cotes et vers le haut par de vrais cordons dore's
cette fois.
Je dis quas. Car je crois qu'au cours des ans le rituel a un peu change'.
J'ai la sensation que parfois on "voyait" le vrai rideau s'ouvrir. Ce qui
signifie que la salle n'=E9tait pas tout a fait obscure et que c'est au
moment de l'ouverture effective que le noir de la salle devenait total, et
que la lumiere  de  scene introduisait son "recit" dans des decors qui
semblaient etre toujours les memes, et ils l'=E9taient ( une place publique,
un salon parisien, une clairiere dans une foret).

Dans les annes soixante-dix, a la Comedie francaise, il m'a semble' que
quelque chose avait change dans le rythme et le nombre ( 9 coups rapides au
lieu  des 13 qui pre'ce'daient les fameux  3 coups...dont le tempo lui n'a
pas change') ce qui en fait 12 en tout. Nous verrons pourquoi...

Comment est-ce que je sais que c'etait 13+3 =3D 16. Je comptais sur mes
doigts les premiers coups rapides parce que j'avais le sentiment que le
bruit du baton sur le plancher ressemblait etrangement au ABRACADABRA ( 3
fois) des prestidigitateurs qui visitaient nos ecoles...

ABRACADABRA =3D 5 syllabes X 3 =3D 15
13 coups + 3 =3D 16. Bien sur je desirais que la scancion fut la meme car le
rideau se levaitr sur les memes coups de magie que les formules du
magiciens...
Question: Il y a t-il une relation entre les 15 coups qui precedent la
magie de la scene et les 16 syllables qui font apparaitre un lapin d'un
mouchoir... N'avons-nous pas besoin de "preparer" par du geste et du son
l'apparition d'un "veritable illusoire", d'un artifice dont la magie nous
entendre et voir le gout de vrai...d'un objet, d'un personnage ou d'une
parole... Le sacters ne sortentils pas de smouchoirs comme les enfants des
choux, les lumieres ne descendent-elles pas comme des cigognes, les apotres
comme des acteurs, les scenes comme de "bonnes paroles". Et si tout est
signe la scene n'es -elle pas le reve du vrai que nous annoncons par
d'autres signes? Car en fait, tout tend a s'egaliser... comme chez Moliere.
Je vous laisse juge. S'il y a un lien il est inconscient ou ... archetypale.

Andre Bourassa evoquait les 3 coups pour la Trinite.  Why not?
Mais alors je dirais que 13 coups suivis de 3 dans les anne'es cinquante
(d'une apres guerre encore croyante) c'est le Christ et ses 12 apotres
suivis des 3 de la Trinite... Les 9 coups suivis de 3 dans les annees
soixante dix ne font plus que les 12 apotres mais sans la figure
amblematique du Sauveur. Dans les anne'es soixante, reste la communaute
anarchisante des apotres mais sans son image du Pere...les fils tuent le
p=E8re, quant au Saint Esprit c'est soudain "l'imagination qui prend le
pouvoir..." -- slogan des barricades. Jesus devint Super star quand il
cessa vraiment de fonctionner au niveau collectif. Ce qui va assez bien
avec la grande ritualisation theatrale et cinematographique de ces anne'es
la.

La quete du theatre d'improvisation, de la creation collective, le theatre
du corps versus theatre du texte est apparu au meme moment ou la scene a
l'italiene fut radicalement remise en question et que acteurs et
spectateurs -- tous espaces confondus -- "participent a de nouveaux
rites... et voit le rideau disparaitre, en meme temps que ses coups.
Qu'en pensez vous?

Mise en abyme du mystere de la parole par sa reification corporelle?
=46in des trois coups avec le gauchisme et la critique de la societe du
spectacle de Guy Debord et de Vaneighem...
Depuis nos rideaux sontvistuels, refoule's au-dela de nos ecrans de tele et
d'ordinateur. La scene atait la virtualite de la vie. MAis , Dieu merci,
mon Macintosh sonne un coup quand il s'allume et un coup encore chaque fois
que je fais une erreur de procedure... Et il a Questre sur l'ecran.
A quand l'ordinateur qui sonnera 3 coups ( pour la dialectique. ..
post-Hegelienne) et qui m'ouvrira un rideau en trompe-l'oeil, celui de mes
premieres emotions d'enfance...

Je crains toujours le crash de mon disque dur, un bogue, un virus
electronique et contre lesquels je n'ai pas de rideau coupe-feu...

Bien a vous
Serge Ouaknine


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