référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-02/msg00075.html
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Re: les trois coups Volker Schroeder



Coup sur coup, voici quelques hypotheses et speculations rapides et peu
originales, inspirees notamment par les interventions de William Brooks et
Jean-Marie Apostolides, en essayant de placer dans une perspective plus
historique, voire socio-politique la question capitale du rapport entre
theatre, public, et parole a laquelle me semble etre arrivee cette
discussion sur les trois coups au debut du spectacle.

Admettons d'abord (avec Brooks, si je me souviens bien) que les trois coups
(s'il est vrai qu'il y en eut) servent avant tout a forcer la foule au
silence et a attirer leur attention sur la piece qui va commencer. Deux
temoignages pour cela, d'ailleurs: je ne sais pas si on peut se fier a
l'erudition d'Edmond Rostand, mais c'est bien ainsi qu'il l'a imagine dans
son Cyrano: "On frappe sur la scene. Tout le monde s'immobilise. Attente",
puis (apres un retard cause par les facheux marquis places sur la scene):
"(un spectateur) Silence! - On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre".
- Dans le Saint-Genest de Rotrou, on ne frappe pas, car c'est l'empereur
Diocletien lui-meme qui impose le silence: "Ecoutons seulement, et treve a
l'entretien", puis didascalie: "Une voix chante avec un luth. La piece
commence." (II, 6 - et il serait interessant de regarder ces pieces de
"theatre dans le theatre" pour voir comment y est marque le passage a la
representation)

Apostolides, en insistant si justement sur le cote "vocal" et "sonore" du
theatre, propose que les trois coups "induisent un nouveau mode d'ecoute".
N'est-ce pas aussi qu'ils visent a imposer le passage meme de la parole a
l'ecoute, de la conversation avec les autres spectateurs au silence
attentif? En se taisant (et en s'immobilisant, dans le parterre), les
spectateurs deleguent leur voix aux acteurs qui parlent dorenavant "pour"
eux. Il y a passage d'une multiplicite d'entretiens "particuliers" ("espace
sonore quotidien" selon Apostolides, espace de la "societe civile" si l'on
veut) a la parole-monopole de la representation "publique".

Le caractere "magique" des trois coups, c'est peut-etre aussi cette
transformation de la foule en public, d'une masse anarchique et heterogene
en un collectif unitaire - effet que la piece elle-meme va prolonger si elle
reussit a "entrainer" le public et provoquer une reaction unanime (pour
toutes ces questions passionnantes, je renvoie au livre recent d'Helene
Merlin sur "Public et litterature"). Transformation ideale et utopique, sans
doute, car du moins le parterre-populace risque constamment de subvertir le
monopole linguistique de la scene. - Une note d'architecture theatrale, a ce
propos: il parait qu'en France les loges ont toujours ete ouvertes, alors
qu'en Italie il y avait des loges fermees, constituant des espaces prives,
isoles du reste de la salle (cf. les stades de sport dernier cri, dans
lesquels les VIP, bien a l'abri de la plebe, regardent le match sur des
ecrans...)

Pourquoi alors des coups? De nos jours, le silence des spectateurs resulte
normalement d'un signal visuel: le rideau se leve et/ou la lumiere dans la
salle s'eteint (ou encore: on voit le chef d'orchestre, l'artiste,
l'ecrivain etc. apparaitre sur scene, l'applaudit, puis se tait). A l'age
classique, le code visuel etait certainement moins fort que le code
acoustique; plus concretement, au dix-septieme le rideau n'etait sans doute
pas encore assez "institutionnalise" pour pouvoir imposer le silence; et la
salle etait aussi bien eclairee que la scene, la scission visuelle
scene/salle datant du milieu du dix-huitieme (les historiens du theatre me
corrigeront). C'est peut-etre pourquoi le passage entre ces deux
especes-espaces de paroles est marque justement par un signal acoustique -
mais non vocal: l'instance qui institue le public semble anonyme, invisible
("on frappe", n'est-ce pas?), tel le destin (l'Auteur, le Roi?). Un signal
musical remplirait a peu pres les memes conditions, me semble-t-il.

Cette institution magique d'une communaute par un signal "autoritaire"
repose sans doute sur une conception "representative" de la chose publique:
le public n'existe qu'en tant que corps passif et silencieux assistant a une
action/parole que d'autres accomplissent pour lui. A opposer au modele
republicain, non-representatif (dans un sens aussi bien dramatique que
politique) des "fetes publiques" du Genevois Rousseau ou rien n'est
represente, ou les spectateurs sont eux-memes les acteurs, au lieu de rester
"craintifs et immobiles dans le silence et l'inaction" (fin de la Lettre a
d'Alembert, texte essentiel). Pour ces innocentes fetes de plein air, ou
l'assemblee elle-meme est le spectacle (sans debut ni fin, en fait), nul
besoin sans doute de frapper un seul coup!

Volker Schroeder
Universitaet Salzburg
volker.schroeder@sbg.ac.at


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