référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-02/msg00082.html
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Re: les trois coups Guy Spielmann





On Thu, 22 Feb 1996, Volker Schroeder wrote:

> Coup sur coup, voici quelques hypotheses et speculations rapides et peu
> originales [...]
> En se taisant (et en s'immobilisant, dans le parterre), les
> spectateurs deleguent leur voix aux acteurs qui parlent dorenavant "pour"
> eux. Il y a passage d'une multiplicite d'entretiens "particuliers" ("espace
> sonore quotidien" selon Apostolides, espace de la "societe civile" si l'on
> veut) a la parole-monopole de la representation "publique".
>
> Le caractere "magique" des trois coups, c'est peut-etre aussi cette
> transformation de la foule en public, d'une masse anarchique et heterogene
> en un collectif unitaire - effet que la piece elle-meme va prolonger si elle
> reussit a "entrainer" le public et provoquer une reaction unanime
> [...]
> Cette institution magique d'une communaute par un signal "autoritaire"
> repose sans doute sur une conception "representative" de la chose publique:
> le public n'existe qu'en tant que corps passif et silencieux assistant a une
> action/parole que d'autres accomplissent pour lui. A opposer au modele
> republicain, non-representatif (dans un sens aussi bien dramatique que
> politique) des "fetes publiques" du Genevois Rousseau ou rien n'est
> represente, ou les spectateurs sont eux-memes les acteurs, au lieu de rester
> "craintifs et immobiles dans le silence et l'inaction" (...) Pour ces
> innocentes fetes de plein air, ou l'assemblee elle-meme est le
spectacle (sans debut ni fin, en fait), nul besoin sans doute de frapper un
seul coup!

(Je cite Volker Schroeder pour que cette reponse tardive ait un sens pour
tous ceux qui me lisent). Voila donc, decidement, une autre dichotomie
qui se fonde sur le role a acorder au public (ou au role que le public
s'accorde), et qui ne se superpose pas aux precedendes. Je pense qu'il a
pu sembler a un moment donne que ce debat tournait autour de ces diverses
dichotomies; il ne s'agit pourtant pas de s'y limiter, mais de les
utiliser comme distinctions operatoires qui permettent au moins
d'articuler une hermeneutique a jeter en pature aux collegues. Deux
choses me frappent dans ces derniers echanges: d'une part l'echo (ou les
echos) qu'une proposition peut susciter, et qui mene a une nouvelle
proposition, differement articulee, mais aussi les constants retours vers
certains types de problematiques (parfois exprimes de facon differentes)
vers une sorte de saturation de l'espace discursif.
Il faut rassurer Roger Bensky, ce me semble, sur le fait que la piste
lancee par Ouaknine et lui-meme, l'introspection auto-biographique du
spectateur, est prolongee et modulee par les remarques de Schroeder et
Apostolides sur le public. Le point focal de la question de theatralite
(opposee ou non a la textualite), c'est progressivement deplace d'un cote
de la salle vers l'autre, de l'auteur dramatique, des acteurs ou du
metteur en scene vers les spectateurs, qui (re) agiraient (ou pas)
unitairement.
En d'autres mots, c'est un peu suggerer que la structure actantielle de
la performance, hierachiquement superieure a la structure de la piece en
tant qu'unite de discours, compte un actant-public, qui peut jouer le
role de destinataire passif ou bien prendre en charge son propre contrat
narratif---auquel cas la piece serait d'emblee metadramatique, ce qui est
tout a fait evident pour des representations memorables comme la bataille
d'Hernani, ou le drame de Hugo est insere dans une structure hypertaxique
ou le public, comme le signalait Schroeder, joue (son propre role) en
temps reel...
Tenter de retrouver, a travers le souvenir d'un premier contact
initiatique avec le theatre, notre identite de spectateur ne peut des
lors plus etre considere comme du narcissisme ou du radotage (voire les
deux!), mais bien comme une tentative de construire un personnage pour
definir ses modalites d'action (vouloir-faire, pouvoire-faire,
devoir-faire, etc.).
Ma propre experience de spectateur s'est essentiellement resumee a une
absence, jusqu'a ce que je monte moi-meme sur scene pour jouer un role
assez long dans une langue que je maitrisais alors tres mal... non pas
"par amour du theatre", puisque le theatre n'etait alors pour moi qu'un
mot et un genre etudie a l'ecole, sans experience de "spectatorat", ou
presque. Ceux qui ont passe d'innombrables heures sur les planches et/ou
dans la chaise du metteur en scene (voire en coulisses) n'ont pas forcement
les memes modalites d'action en tant que spectateurs que les autres; il
me semble aussi evident que l'accent mis sur la textualite (ou
l'allographie, ou la logographie, etc.) par de nombreux professeurs
d'universite reflete un manque de pratique dramatique, voire un concept
du spectatorat colore a priori par la primaute du texte. Je ne
dichotomise pas derechef: il est tout a fait possible de concillier les
deux, ainsi que beaucoup d'entre nous le savent.
G.S.

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