référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-04/msg00101.html
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La Cyber-conversation Guy Spielmann



Chers tous,

La lecture des messages envoyes a QUEATRE ces derniers jours m'a fascine,
non pas par leur contenu---mon ignorance crasse dans le domaine du
theatre quebecois contemporain m'empeche d'en juger, mea culpa---mais a
cause des discours qui se croisent en se heurtant ou, le plus souvent, en
s'evitant.

J'entends beaAucoup dire que l'internet permet de susciter des
conversationa a travers le temps et l'espace, ce que je veux bien croire
(j'ai pu en etre a l'occasion temoin ou participant). Or, la conversation
demande que chacun ecoute l'autre et tente, parfois en depit de
preferences personnelles, de le rejoindre sur un terrain commun.

La beaute d'une liste comme QUEATRE reside dans la possibilite qu'elle
offre a des intervenants de tous horizons de trouver ce terrain commun,
et d'y jouir d'une structure *remarquablement democratique* pour
s'exprimer d'une part, et dialoguer d'autre part. Pourtant, ce qui m'a
frappe ces derniers temps est la frequence croissante d'interventions qui
stigmatisent "les experts" ou, plus explicitement encore les
universitaires, par contraste avec les autres---que l'on suppose etre des
gens de theatre (acteurs, auteurs, metteurs en scene...), voire des quidams
passionnes par le theatre mais qui n'officient pas dans des amphis de facs.

Pour reprendre une expression, je demanderai: "pourquoi tant de haine?"

Ces denonciations souvent virulentes s'accompagnent d'une espece de
mepris projete dans une ostentation de fausse humilite, du genre "moi,
pauvre malheureux qui n'ai pas de diplome...", destinee a justifier par
avance l'assenement de "verites" plus henaurmes les unes que les autres,
mais auxquelles les "experts" ne pourraient repondre qu'en faisant
etalage de leur fameuse morgue... La ficelle est un peu grosse.

Mais qui meprise qui? Qui cherche a dominer l'autre?

Notons d'abord que ceux qui s'offusquent de l'elitisme presume des debats
ont tout de meme le droit a la parole autant que les autres, et que nul
n'a jamais songe a leur reprocher le manque de rigueur intellectuelle de
leurs interventions, voire leur maniement approximatif du francais. Mais
il y a loin entre l'anglophone qui preface son intervention d'une
*captatio benevolentiae* de teneur linguistique et celui qui, de facon
gratuite, manie le sarcasme anarcho-goguenard de facon a se mettre dans
le role de victime de l'affreux imperialisme culturel venu des tours
d'ivoire de l'universite.

Je connais beaucoup de collegues "experts" qui cherchent avec une extreme
bonne foi a dialoguer avec les "gens de theatre", conscients qu'ils sont
de l'impasse que constituerait le fait de professer sur le theatre en
ignorant superbement ceux qui le font vivre.Or, si j'en juge par ce que
je lis sur QUEATRE, cette volonte d'ouverture n'est guere payee de
retour, puisqu'elle rencontre soit le silence, soit l'invective.

D'autre part, on voit emerger un profil du "theatreux" assez parodique,
puisqu'il/elle rejetterait en bloc toute approche par trop cerebrale du
fait theatral. faut-il donc choisir entre les tripes et la cervelle? Je
m'abstiendrai pour ma part de faire un tel choix qui n'a aucun sens, et
qui ne contribue certes pas a enrichir le debat. Ne ratons pas
l'occasion---trop rare ailleurs---de transcender les barrieres dressees
entre ceux qui se passionnent pour le theatre. Je suis le premier a
regretter que les colloques academiques sur le theatre ne fassent presque
jamais de place a ceux qui ne peuvent justifier des peaux d'ane
reglementaires; faut-il en conclure que les diplomes sont dans l'ensemble
de sinistres imbeciles? Il y en a, j'en conviens, mais je ne vois guere
d'interet a fustiger par principe tous ceux qui eurent la faiblesse un
jour de passer un doctorat...

L'internet est une sorte de paradis libertaire, puisque n'importe qui
peut y dire n'importe quoi n'importe quand (ou presque); mais cette
formidable liberte constitue aussi un piege dans la mesure ou elle
encourage toutes les logorhees, toutes les poses.Chacun peut a bon compte
y etaler son ego, et s'emparer du crachoir electronique pour laisser
libre cours a ses lubies. Sans doute cela presente-t-il des avantages
therapeutiques, mais quid de la conversation?

Il y a une subtile difference entre l'echange d'opinions et le feu
croise, dans la mesure ou l'un suppose que l'on tente de repondre a ce
que l'autre a dit. Nul n'est besoin de rencherir, ou de faire etalage de
son savoir pour epater la gallerie, ou, pour ceux qui ne pensent pas
avoir suffisamment de savoir a etaler, de lancer des jugement a l'emporte
piece qui, de par leur nature meme, rendent impossible tout dialogue.

L'echange d'information est de toute evidence l'un des avantages de
l'internet, mais rien n'est moins inspirant que les listes ou les abonnes
se bornent a echanger des "petites annonces", ou celles dont les
participants sont des adeptes convaincus du dialogue de sourds. Certains
eternels naifs croient que l'ubiquite des liaisons electronique a
engendre une sorte de communication globale. Rien n'est moins vrai (quoi
qu'en disent les pubs pour IBM ou AT&T!!)puisque les outils de la
communication ne sauraient etre assimiles a la communication elle meme.

Nous avons la chance et le privilege de pouvoir communiquer, alors
communiquons! Ce qui implique a priori d'avoir "quelque chose en
commun"---dans ce cas, le theatre, l'amour du theatre. Cet amour, nous
l'avons vu dans le cas de la mini querelle entre pro- et anti- Tremblay,
provoque parfois des passions, et nul ne s'en plaindra---a condition que
cela ne donne pas lieu au rejet categorique de l'autre, qui mene a
l'impasse.

***note metalogique

Je me rends compte de plus en plus que l'intervention sur le reseau a
toute les caracteristiques d'une "mise en spectacle" de soi a travers le
discours et sous le masque de l'ecran. Certains preferent la commedia
sostenuta, d'autres la commedia dell'arte, d'aucuns le melodrame.
L'important, n'est-ce pas, c'est d'avoir un public...

J'encourage *tous* les abonnes a se faire entendre/voir, qu'ils soient
experts, neophytes, diplomes ou pas: c'est beneficier de la vision de
l'autre qui enrichit!

Bien a vous,


Guy Spielmann

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