référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-05/msg00082.html
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Serge O. a propos de Shoah et Mefisto Serge Ouaknine



Serge Ouaknine commentaire sur le texte d'Andre' Bourassa:

J'ai vu  a Paris en 1979 le Mephisto, piece d'Ariane Mnouchkine d'apres le
roman de Klaus Mann.. Ce qui etait scenographiquement interressant a cette
epoque etait le basculement des bancs et la double scene qui forcait le
public a un avant/arriere...( un dos a dos des deux scenes separe'es par
les spectateurs).
Je n'ai pas le souvenir d'avoir ete convaincu par cet artifice scenique. Et
je ne suis pas sure qu'il s'agisse d'une "veritable" mise en abyme, a cause
justement de cet effet de miroir plus que de "theatre dans le theatre". Une
double scene ( meme si la fiction vient rejoindre le reel) ce n'est pas
exactement, selon ma perception, une mise en abyme.

La mise en abyme voit a l'annulation d'une realite' en une autre qui la
multiplie a l'infini...vers un point de fuite de la fiction  qui s'annule
dans  son propre procede' fictionnel.
Dans le cas de Mephisto je dirais plutot qu'il s'agit d'une mise en boite
tragique de l'ambition sociale des artistes en leur propre aveuglement.
L'aveuglement est dans le reel pas dans la fiction. Ce point aveugle qui
"voit" l'ideologie nazie se commetre de la scene a la "avraie vie" procede
plus de la farce tragique exemplaire du non eveil politique plutot que de
l'annulation du theatral en lui-meme.  L'illusion que nous avons ici d'une
mise en abyme vient de ce que c'est l'existence totalitaire qui annule
toute possibilite de representation et non la fiction qui vient s'annuler
en elle meme.

Je ne suis pas sure alors que la tragedie nazie soit venue "mettre en
abyme" la realite et la fiction ( il ne s'agit plus d'un procede'
rethorique mais d'une actualisation reelle). Je dirais plutot que le
fonctionnement de la piece etait plus brechtien que baroque, un brechtisme
tragique a cause de l'echec de l'histoire et de l'issue bouche'e de toute
perspective possible donnee a la demonstration.

Quand le reel se detruit en son propre abyme nous sommes en face de la
tragedie de l'Histoire  ( voir "Materiaux pour Mede'e" de Heiner Muller, la
trahison de l'Histoire) mais quand la fiction et le theatre ( malgre le jeu
de double mimetique des 2 scenes en vis a vis)  vient a mourir a la
tragedie de l'Histoire relle, il n'y a plus de mise en abyme de la fiction
mais seulemnt ratage de la construction historique.Ratage du projet de vie.

Je crois que la est la faiblesse conceptuelle de la scenographie d' Ariane
Mnouchkine dont, alors ( en 1979), je n'avais pas ete convaincu. Le
veritable "effet d'abyme" *(mais pas de mise en abyme)  vient dans
l'epilogue de la fin quand a cote de la salle ou se jouaient les doubles
scenes qui prenaient le public en sandwich, une projection de dispos
enchaine'es creait une mise en actualite d'Auzchwitz sur un lieu parallele
au jeu scenique,   sur les murs blancs et entre les colonnes ( analogues
aux hangars de Birkenau ou etait parque's les deporte's), Cet ultime moment
de projection a cote' des espaces du recit est peut-etre le seul moment de
mise enabyme. Un  constant a "cote') du jeu d econfusion  des images qui
dresse Mefisto acteur en discours actualise' hitleien. C'est l'image et
l'architecture silencience qui parle alors, plus eloquemenmt qu ela
piece... Mais je suis peut-etre trop exigeant.

Je n'ai pas vu la reprise a Quebec, cette annee,  et j'aurais aime' savoir
si on ne devrait pas plutot parler "d'effet d'abyme" plutot que de "mise en
abyme".

Amicalement

PS: note complementaire

Je crois pour ma part que toute oeuvre d'art procede d'un effet de mise en
abyme plus ou moins manifeste (concerte'). Qaand le sentiment de vrai est
la,le sujet s'efface devant lui meme. Comme disait Roland Barthe ( je cite
de memoire): "le but d'une oeuvre d'art est de se presenter et de s'annuler
en meme temps".
Si l'oeuvre ne s'annule pas elle pretend alors a un discours "edifiant"
(ideologique) qui la rapproche d'un propos litteraire ou plus exactement
d'une litteralite' du propos.
Tous les dictateur pour cela "aime"( ou ne comprennent) que les oeuvre
narrative. CAr la revolution commence avec la metaphore. La metaphore est
la victoire d elArtiste sur le reel. Le premier signe de liberte d,un
artiste est de rompre avec le reel. D'ou la Secession a Vienne, d'ou le
Cavalier bleu,d'ou le Manifeste du Surrealisme,  d'ou le Refus Global au
Qu=E9bec...

Car meme en litterature une oeuvre est la quand elle efface son propre
objbet narratif. La mise en abyme est donc la rationalisation de cet effet
d'effacement a l'interieur de l'ennoncation ellememe de l'oeuvre.L'Oeuvre
ne dit pas elle efface le dire et c'est cela son message.

La fiction s'efface face a la pretention qu'elle aurait de se substituer au
reel. En fait ce procede' de " theatre dans le theatre " ou de mise en
abyme apparait quand justement l'emetteur n'a rien a dire qui serait une
construction edifiante  sur le plan du sens et plus encore sur celui du
signifie'. Une oeuvre ne commence a "dire" que quand elle cesse de dire,
elle represente que quand elle cesse de vouloir representer.

"And where you are is where you are not" dit T.S. Elliot dan sle Waste land.=
..
Le jeu par lequel s'installe une "mise en abyme" advient quand l'auteur
"sait" que ce qu'il dit et fait n'est RIEN d'EDIFIANT face a une autre
realite qui le transcende et qui elle serait celle d'un "vrai" dont on ne
pourrait pas nier l'effet ultime  de reel,la preuve intangible du vrai (
c'est la que commence ce qu'on pourrait appeler la dimension metaphysque de
l'art, et qui au theatre prend un aspect "ontologique" puisque c'est du
reel et de son illusion scenique dont procede l'art meme de la
representation. .

Les artistes juifs depuis le XIXe siecle ( comme les artistes italiens par
une excroisance histrionique) procedent souvent ( mais pour des raison
differentes ) d'une  mise en abyme de leur propre image ( puisque rien ne
peut etre mis en image pas meme D.ieu), car le fait  de porter dans sa
subconscience le postulat d'un D.ieu transcendant et qui serait la "verite"
ou le referent innommable et ultime donne a toute oeuvre humaine un aspect
derisoire. De la procede l'auto annulation des commiques juif ( Dario, De
=46unes, Jerry Lewis, Woody Allen ,Bouhjena, et beaucoup d' acteurs du vieux
theatre yiddish...), ou cet exces d'introspection auto-reflexive de
(Proust,Kafka) qui a force de parler de soi montre combien il y a vanite' a
"parler de soi" quand le seul innommable dont on puisse parler ne s e
nommepas. Auss la mise en abyne est apparut  dans l'art occidental chez les
Italiens tres tot aprs la codification des lois de la perspective, car en
mettant en abyme l'immensite eternelle des apparences de la creation divine
(voir nos debat de cet hver sur l'espace medieval) on passe a une
geometrisation qui pretend donner formes et limites aux effets de creation
humaine en-dessous du postulat que le reste ne se dessine pas. Ainsi la
mise en perspective porte en elle meme le projet de la mise en abyme ( le
point P a l'horizon de  la ligne de fuite que traduit admirablement
l'expression anglaise de " vanishing point"). Reflechissons a ce qu'il y a
de puissant dans cette expression anglaise et que ne rend pas aussi bien
celle de "point de fuite".
Dans "vanishing" il y a l'idee de mort et de  vanite' ( sujet baroque des
deux siecles suivants l'invention de la perspective), la vanite' de ce qui
se  represente vient a glisser,a derapper en sa propre disparition.

Le theatre dans le theatre voit au redoublement de cette "vanishing "
realite'. par opposition a celle des Dieux ou de Dieu dans,cette perte de
la verticalite',  la finitude de la terre et du ciel en perspective
horizontale...
Apres Monteverdi, le madrigal vient se transformer lentement en Opera, pour
celebrer la perte du vrai monde, et de la vie pure... J'ai perdu mon
Euridyce...

La mise en abyme procede de ce theatre dans le theatre qui chante la perte,
la nostalgie d'un monde global et entier, d'un monded'Avant la chte dans
l'abyme...( d'ou a la Renaissance le besoin de retourner aux referents
anterieus a la genese du Christianisme, pour ramener un voccabulaire
greco-romain, un ecertude formelle d el atangibilite' paienne,  exactement
comme aujourd'hui l'architecture dite post -moderne reprend les formes d
ecolonne grecque et de chapiteau pour recycler l'ancien dans la
possibilite' epuise'e du nouveau..

Pour qu'il y aie mise en abyme, ou theatre dans le theatre, il faut que
l'affirmation de la fiction par laquelle s'exerce cette nostalgie pretende
a plus de realite que toute vie ne pourrait jamais en fournir, et, d'avouer
ne pas pouvoir, vienne se deconstruire par les procede's meme d eson
edification . Ce qui n'est pas le cas, j'insiste du Mefisto, de Klaus Mann.
Ce n'est pas la fiction qui s'Avoue vaincue, c'est l'histoire qui confirme
son propre dersasrtre. .
Dans le cas du Mefisto de Klaus Mann et mis en scene par Mnouchkine, il
s'est produit, je crois un effet de contre-sens scenique. Le reve de reel
d'Hitler s'est trouve' plus fort que les ambitions arrivistes des artistes
qu'il subjuga et liquida de ne pas se mettre a son service. Je dirais
alors, et sans cynisme, c'est Hitler qui a mis l'art et la vie en abyme, et
non pas l'art et qui a reussit a lui substituer le triomphe d'un monde plus
reel, plus vivable, sinon plus vrai. Si Hitler a appele', tres
specifiquement,  "art degenere'" celui des artistes d'avant garde de
l'abstraction et autres courants de la "revisiste" faite au reel
(l'expressionnisme, d'une part, comme denonciation et deconstruction de la
violence sociale et, d'autre part, les artistes constructivistes qui
visaient l'etablissement des normes industrielles d'un monde nouveau.

Hitler impose le style pompier d'un nouveau realisme apologetique et
realiste au premier degre ( du Praxitele nazi pas plus solvable et si
ressemblant a du realisme socialiste stalinien). C'est Hitler qui a mis en
otage l'art, les juifs, toute l'Europe etl'Histoire. Hitler a ecrit la mise
en  abyme tragique du monde, jusqu'a son propre  aneantissement.
L'art ne peut rien face a cette forme la de tragedie; Hitler a reussi a
voler l'effet purgatoire de la tragedie antique sur l'autel moderne de la
scene reelle de son propre enfer. Et Thomas Mann eut bien raison de partir,
et son fils Klaus n'y put rien ... jusqu'au suicide par lequel il s'avoua
vaincu par l'Histoire,  exactement comme Maiakowski prefera le suicide
(liberte ultime du poete) au "suicide commande'"  du plus grand genie
theatral du siecle siecle que fut Meyerhold.

Peut etre que Primo Levy se suicida apres une oeuvre qui toute entiere
temoigne de la fin de l'humanite', lui qui survecut a la Shoa. Le suicide
est alors sa derniere ecriture pour tracer au prix de sa propre vie de
temoin et de survivant, l'insupportable offense faite a la vie.

Rien ne peut entrer en competition devant le deferlement de l'Apocalypse
totalitaire. Pas meme une mise en abyme. C'est pour cela que devant la
faillite de l'histoire reelle, aucun effet scenique ne peut entrer en
competition pour reparer l'histoire, rien ne peut mettre en abyme la Shoha,
aucun theatre dans le theatre, aucun de miroir ("Cabaret" qui s'inspire du
meme theme fut une bien meilleure metaphore) car c'est l'extinction  de
l'etre  avant l'etre de la fiction,la victoire radicale de la mort sur
toute utopie possible. Pour ma part je demeure perplexe devant ce jeu de va
et vient de Mefisto.
Le theatre ne peut rien quand l'abyme a deja eu lieu.

(?!)
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(@ @)
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Serge Ouaknine
e-mail : r34424@er.uqam.ca
Montreal (Quebec)  Canada
tel:(1-514)2880418
fax:(1-514)2883514
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