référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-09/msg00000.html
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Echos des *Feluttes* Shawn Huffman



Je suis content de voir que ces pieces provoquent encore le debat.  
Je redige une these de doctorat sur le theatre de Bouchard, Dubois et 
Chaurette et cette discussion m'interesse vivement.

Je dois, par contre, me positionner en opposition aux affirmations de 
Serge Ouaknine dans "Narcisse sans Echo".  Il me semble que sa position 
revele un penchant heterosexiste dans la critique.  Je ne fais pas ces 
remarques par souci de "politically correct", je les fais en fonction des 
pieces dont on parle.

1)  Je ne sais pas pourquoi on insiste pour extrapoler la crise 
identitaire homosexuelle a l'echelle d'un pays.  L'idee que le Quebec est 
un "fils manque" me parait profondement troublant -- surtout pour 
l'homosexuel.  Quels sont les episteme qui circulent dans une telle 
conception?  Sterilite, impuissance, mollesse et j'en passe.  Il me 
semble que ces discours ont ete deja demontes.  Je fais remarquer en 
passant que l'homosexuel peut tout aussi bien "enfanter" que 
l'heterosexuel.  Prenons l'exemple de *La Contre-nature de Chrysippe 
Tanguay*.  Chrysippe n'accepte pas son orientation sexuelle, ce qui 
l'amene a tuer sa femme.  A ce point une scission se produit entre la 
"realite" et la "fiction".  Dans la realite de la piece, Louis et Jean 
essaient d'adopter un enfant (donc pas de menace de disparition).  
Toutefois, parce que Chysippe ne s'accepte pas (le placard sur scene), il 
vit aussi dans la fiction, une fiction dans laquelle il veut entre 
"enceinte".  A la fin de la piece on lui demande de choisir, de choisir 
entre la fiction et la realite.  Ainsi, il me semble que la piece traite 
beaucoup plus de l'acceptation de soi que de l'impossibilite pour les 
homosexuels de creer des familles, car dans la realite Louis et Jean ont 
la possibilite d'adopter.  Dire que l'homosexuel est investi de fatalite 
et incapable de se reproduire dans la realite reproduit donc le discours 
de Chrysippe dans son theatre.  C'est un discours qui remet l'homosexuel 
au placard au nom d'un heterosexualite obligatoire.

2)  La notion de double auto-consommation me parait interessante -- mais 
je dois avouer que je ne saisis pas tout a fait de quoi Serge veut parler 
en le proposant.  Pourriez-vous nous expliquer un peu plus?

3)  Je ne suis pas d'accord que ces oeuvres ne possedent pas de 
"transcendence classique" (concept a definir?).  Les Feluettes maintient 
un lien tres etroit avec le romantisme italien avec l'histoire de St. 
Sebastien (un sorte de dieu l'imagerie homosexuelle).  Quant au destin, 
on n'a qu'a lire l'epigramme dans *La Contre-nature* ou encore le destin 
profondment tragique dans *Being at home with Claude*.  Il s'agit d'une 
poetique semblable a celle de Baudelaire -- cette impuissance d'aller 
au-dela de sa position dans la vie.  Tres classique me semble-t-il.

4)  Il me semble que l'on ne peut pas plaquer le modele de Narcisse -- 
Echo sur ces pieces sans faire des modifications.  Ce modele instaure une 
economie d'alterite amoureuse heterosexuelle.  En fait, qui est l'Autre 
dans ces pieces?  
L'autre c'est le meme.  Narcisse n'est pas depouvu d'Echo; Echo devient 
plutot la "Repetition" qui communique le Meme, sous le signe de 
l'homosexualite.  Yves le dit tres clairement dans *Being*:  "il me 
transvasait".  L'impasse n'est donc pas celle d'une image morte de 
l'Autre (sous la forme d'une negation du Meme); c'est plutot celle d'une 
intrication "parfaite" mais (dans le cas de *Being*) impossible, pour 
plusieurs raisons.  Dans le cas des *Feluttes*, je crois que la decision 
de se suicider se rattache plus a l'exemple donne par la piece dans la 
piece; c'est une repetition, encore une fois, du Meme.

C'est un peu long, je le sais, mais ce sont des choses qui me passionnent.

Shawn Huffman