référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-09/msg00008.html
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*Les Feluettes* et l'auto-consommation Shawn Huffman



Merci Serge de votre reponse, comme toujours elle suscite beaucoup de 
reflexion, tout rhizomatique qu'elle est.

Je crois que votre analyse de Narcisse et Echo est magistral, mais je me 
demande si la metaphore est tout a fait appropriee, surtout etant donne 
la facon dont vous separez le visuel et le sonore.  Au theatre, on le 
sait bien, les deux sont synchroniques.  Sortons un peu de la 
metaphysique du son pour chercher un exemple.

Dans *Les Feluettes*, la piece inseree sert d'image visuelle et sonore a 
Vallier et a Simon.  La piece leur envoie une image (romantique) de leur 
amour.  Je dis bien envoie et non pas renvoie.  La 
piece inseree n'est pas un miroir, elle constitue plutot une scene 
originaire et passionnelle, la seule d'ailleurs qui leur parle d'amour.  
Vallier et Simon adoptent donc cette imagerie, pour la jouer dans la 
vraie vie.  Pourquoi?  Parce qu'ils savent qu'en dehors de leur 
"repetition" (qui est bien de l'ordre du sonore) l'amour ne peut pas 
exister pour eux: les Robervalois annulent la piece, ils chassent le 
metteur en scene homosexuel Pere St-Michel, le pere de Simon le bat en 
decouvrant qu'il a embrasse Vallier.  Or, qu'est que la piece leur 
enseigne?  
Que tuer n'est pas un acte de consommation, de cannibalisation, mais un 
acte de foi en l'Autre:  le Pere Saint-Michel dit que St-Sebastien veut 
mourir pour "defier les tenebres", qu'un homme qui "croit fortement a 
quelque chose peut vaincre l'invincible, meme la mort".  La mere de 
Vallier le croit.  Elle demande a son fils de la tuer pour qu'elle puisse 
retourner en sa terre natale.  Curieux d'ailleurs que l'on ne parle 
jamais de la comtesse, qui entre, elle aussi, dans le paradigme d'amour 
ouvert par la piece dans la piece.  Et puis, qu'est-ce que se passe au 
juste a la fin de la piece?  Vallier ne meurt pas de la main de Simon, 
mais de celle de Bilodeau, le jaloux.  Changement abrupte de paradigme.  
"Enlaces, agonisants", Simon et Vallier jouaient leur scene d'amour 
romantique tout en croyant, comme la mere, qu'il y'aurait une "terre 
natale" apres.  Et Bilodeau intervient, brise l'imagerie (car il ne se 
(re)connait pas dans la scene) et tue.  A la fin de la piece, quand 
Bilodeau avoue sa culpabilite, il essaie de rentrer dans l'imagerie 
d'amour que constitue la piece dans la piece: "Que des mains d'hommes me 
tuent".  Cette entree lui est refusee par Simon.

Ainsi, je me demande si la metaphore de Narcisse est appropriee.  Simon 
et Vallier ne meurent pas l'un dans le regard de l'autre.  Meme Yves et 
Claude, est-ce qu'ils se consomment ou est-ce qu'ils essaient de se 
preserver, de se mettre a l'abri du monde reel (creer leur propre "piece 
dans une piece").  On connait le resultat, mais c'est le pourquoi qui est 
important.  Ce n'est pour rien d'ailleurs que Dubois concoit sa piece 
sous forme d'un interrogatoire policier.

Shawn Huffman