référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1997-03/msg00126.html
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Re: Artaud, Grotowsky, Brecht etc. didier plassard



Chers Queatreux,

je ne puis qu'abonder dans le sens d'André G. Bourassa : ces "remises en 
question" d'Artaud, Brecht, Grotowsky etc. apparaissent bien 
superficielles et assez peu exaltantes, du moins à travers les documents 
proposés. Je vous soumets quelques réflexions, cependant, qui me sont 
venues à leur lecture...

1) Sur le "sado-masochisme" dans le théâtre de la cruauté : c'est bien 
évidemment un contresens puisque le sado-masochisme a pour horizon la 
jouissance à travers l'expérience de la souffrance et de l'humiliation. 
Pour Artaud, la scène théâtrale est le lieu d'une transformation de 
l'être, d'un refaçonnement du corps : c'est une expérience ontologique, 
non un chatouillement sexuel. Il faut se souvenir des métaphores par 
lesquelles Artaud essaie de donner forme à sa pensée : l'opération 
chirurgicale, la descente de police, la peste. Il faut surtout garder à 
l'esprit, ajouterai-je, la propre souffrance d'Artaud et sa difficulté à 
formuler sa pensée. Toute simplification, sur ce terrain, est dangereuse 
(le sens même du mot de cruauté change considérablement des années trente 
à celles de l'après-Rodez).

2) Dire que Grotowski ne se soucie pas du spectateur est une autre 
aberration : il suffit de repenser aux dispositifs scéniques expérimentés 
par le Théâtre laboratoire de Wroclaw, à l'éclatement de l'action, ou 
même à la position inconfortable du public autour du Prince constant. La 
simple consultation des Voies de la création théâtrale (vol.1, CNRS) 
montre à quel point le contact entre action scénique et espace du 
spectateur est à la base de sa réflexion. Je crois donc que ce qui est en 
cause, ici, c'est l'héritage du metteur en scène (ses médiocres 
imitateurs, disons), non son travail - il est dommage cependant que 
certains confondent les deux...

3) Quant à l'impossibilité de représenter hors du contexte d'origine les 
formes théâtrales non-occidentales, et au "mépris" pour ces cultures que 
toute tentative interculturelle dénoterait, je crois qu'il faut prendre 
garde à ne pas se laisser entraîner sur une telle pente, pour plusieurs 
raisons :
	- le désir de connaissance de l'autre (même modeste, même 
conscient des limites de cette connaissance, des ambiguïtés et des 
apories qui l'accompagne) est, puisqu'on se place sur un terrain moral, 
infiniment moins "méprisable" selon moi que l'ignorance hautaine ou la 
simple indifférence.
	- comme la culture occidentale ne se pose pas la question dans 
ces termes, la conséquence ultime d'une telle position est qu'il y aurait 
des formes qui continueraient de prétendre à leur universalité, ou du 
moins à leur exportabilité (la culture gréco-latine, les Lumières ou 
l'entertainment hollywoodien), tandis que d'autres seraient à simple 
usage local ou régional... Où est le mépris? Une culture qui considère 
ses propres productions comme ne pouvant prendre sens et beauté que dans 
leur contexte d'origine, pour leurs destinataires immédiats, se méprise 
elle-même.
	- d'autre part, la prise en compte de l'opacité produite par la 
distance dans l'espace (entre des cultures contemporaines) devrait 
logiquement aboutir à celle de l'opacité produite par l'éloignement 
temporel. A ce compte, Shakespeare me serait illisible parce que 
l'Angleterre de son époque m'est irréductiblement étrangère (davantage, 
même, qu'une représentation de Wayang à Java, dont je peux au moins 
toujours faire l'expérience, même d'un point de vue extérieur). Or, il se 
trouve que Shakespeare, malgré cette (très réelle) illisibilité, me dit 
encore quelque chose. Et le Wayang, aussi. C'est d'ailleurs ce qui fait 
que le théâtre (pas seulement occidental) est un art.
	- enfin, n'oublions pas que la mise en scène interculturelle ne 
vise pas à restituer la vérité des formes étrangères (si tant est que 
cette vérité existe), mais à adapter, transformer, recréer des 
techniques, des répertoires formels, etc. Cela se joue dans un écart, 
dans une tension, donc d'une certaine manière dans une certaine violence, 
mais c'est la violence même de l'Histoire : le modèle du théâtre chinois 
a été déterminant pour la pensée de Brecht ou celle d'Eisenstein, 
tout comme celui des comédies de Molière pour l'émergence du théâtre 
arabe moderne (au Liban, dans les années 20).
	Pour conclure, je dirai qu'il faut à la fois toujours faire le 
deuil de l'authenticité, et le pari du métissage. Et, surtout, qu'il est 
préférable de ne pas se tromper d'ennemi : le plus grave mépris reste 
celui de l'ignorance.

Didier Plassard
Université Rennes 2 - Haute Bretagne