référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1997-04/msg00053.html
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Catharsis/soumission/savoir et avoir Serge Ouaknine



Je reprends dans le resume' de Yannik Legault la phrase qui me concerne:

>pour Serge Ouaknine en effet, la catharsis est impossible du a la perte de la
>distance extreme que represente l'eternite; cette derniere aurait ete
>remplacee par le desir a jamais inassouvi de consommer.
.....
>Je suis pret a recevoir vos commentaires...

>Salut !
>Yannick

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Note:
La formulation de Yannick  a l'avantage d'etre concise et bien dite,
toutefois cette sobriete pour etre efficace devrait entendre son
sous-texte,  aussi je me permets  quelques additifs. Le  sujet de la
"catharsis"  depasse de bien loin la stricte sphere du theatre. Un geste
culturel est toujours gros d'une metaphysique ...
Serge

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Catharsis/soumission/savoir et avoir
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La catharsis n'advient que par humilité. La "purge" est la plus-value des
affects libere's par la reconnaissance et l'acceptation. L'orgueil ne se
soumet pas. Il est la superbe du moi triomphant, qui prend le paraître pour
l'être et  confond encore l'etre a ses biens et fortune. Il faut souvent un
"retour de fortune" pour retrouver sagesse et vertu. La littérature, le
théâtre, l'opéra ont surexploité ce theme : celui qui pert tout retrouve
l'essentiel. Pour acceder  a l'amour il fallait, non perdre la raison mais
son bien, et quand arrive l'intelligence du coeur, il est deja trop tard
(Madame Bovary, La dame au camelia,  etc.). L'humilite' ne garantie pas la
purification mais elle peut y conduire. La cartharsis -- en tant que purge
-- (d'ou le purgatoire) constitue un etat de transition : le simple et
complexe passage de l'avoir à l'etre. De la perte reelle ou symbolique a
un supplement d'etre qui consent, qui re-connait et donc accepte.  Il y a
des surdite's de l'ame qui ne sont que des refus, des peurs de perte que le
plus grand avoir ne peut panser ni compenser. La mort est de ce point de
vue la plus vaste perte, la plus dramatiquement efficace, elle reconcilie
dans le malheur ou exacerbe de vieilles querelles -- en tout heritage un
objet de discorde.

L'humilite ( inversion directe de la culpa ) a son corollaire : la
soumission.  Croire c'est savoir se soumettre a une valeur transcendante au
sujet (role tenu par Dieu) et donc cette acceptation par la creature de son
Createur pose la barre des valeurs par lesquelles fonctionnent le pur et
l'impur et de la l'horreur de la transgression. Reconnaitre l'ecart, c'est
retrouver la soumission qui permet de mesurer cet ecart. La confession,
comme la psychamnlayse ou la transposition dramatique libère l'acteur et
libère ses temoins.  La catharsis est donc directement proportionnelle a la
mesure de cette humilite' qui reconnait et entend a nouveau. D'ou la
symbolique puissante des  purifications  rituelles, par l'eau, par le feu,
par le theatre  etc.  C'est se tremper dans un element reparateur. Etre
brule',  submerge'  ou atteint , rejoint releve de la catharsis -- de la
meme maniere que nous disons aujourd'hui fondre face a un etre ouface a la
beaute'. Pour se rendre il faut se rendre. D'ou les pelerinages
initiatiques et le theatre en est un.

Il apparait ainsi qu'un raisonneur n ese soiumet pas, il argumente, il
justifie, il soupese, il se defend et ne peut  "connaître" la catharsis. La
raison raisonnante est l'orgeuil des etres sans "dieu" ( sans Loi
exterieure et donc se posant seulement soumis a la loi autoreflexive du
sujet raisonnant ) et qui perdurent  a parcourir les limites du territoire
vecu, a arpanter de concepts et de justifications l'impossible abandon de
soi au reel, l'impossible acceptation d'une quelconque Loi par laquelle
pourrait se "raisonner" le moi sans les surmoi de sa societe'. Ainsi le
rationnaliste peche par exces de desir de limites,  de tout abandon il se
protège,  sous le masque de la raison i contourne s apropre mort,  se
protège ainsi de sa condition perissable de mortel... La raison est sa
carapace, et le discours qu'il en extrait,  le masque qui l'empêche  de
"mourir à lui-même" et donc de jouir... de la catharsis qui con-sacrerait
le passage de son savoir( avoir raisonne') a un etat de co-naissance (de
l'etre).

Nos societes de loisirs ont renonce a l'autorite par laquelle l'humilite'
devant le savoir permettrait en fait la connaissance. Nos universites
enseignent essentielement le savoir qui thesaurise et rarement celui qui
derange. Les université sont les tombeaux de la catharsis. Elles confondent
savoir et connaissance.

Un etre hyper-protege' est tue' par le masque qui l'empeche de gagner son
autonomie, son independance face a lui-meme, face a l'autre c'est a dire
face a ses emotions, sa sexualite et sa langue et partant le reste du
monde.  La discipline n'exclut pas la tendresse,  elle en est la condition
sinon la tendresse devient mievrerie. L 'autorite n'exlut pas l'amour, elle
en est le maitre d'oeuvre. D'avoir tout voulu  proteger au nom de la
liberte et du pseudo respect de l'autre on a confondu creation avec
creativité, imagination avec projection de fantasme, education avec
demission d'autorité, la surprotection au risque de la douleur.
Le capital veut la rentabilite' et donc une croissance economique  du
consommable, une societe de representation, "dite de spectacle" ( le pain
et les jeux de Rome )ou tout consiste a transformer le partage actif en
passivite' manipulable,  devant des idoles. Oui, il y a une soumission mais
a une matiere non raisonnone'e.  Le partage et l'autre se sont mue's  en
demission de soi. Enfin nos universites font la promotion d'une pratique (
plus rentable? ) d'une interactivite' mediatise'e, informatise' ( et qui
couterait moins cher que des maitres ) et ainsi dissoudre la relation
maieutique qui passe d'un maitre a un eleve ( je dis eleve puisque le mot
disciple fait peur a tant de monde). Etre "politicaly correct" consiste a
"participer" ,  dans les formes,  a cette grande demission collective.

Cette perte de l'ego enfin contemple les identifications construites de ses
avoirs.  C'est ainsi que dans toutes les cultures cet avoir ( menacant et
d'autant desirable ) est trans-pose par un masque, un filtre, pour
traverser un etat d'existence a un etat d'etre ( ex-istere: ne pas etre). L
'existence est donc un "non etre" ( mais le non-etre n'est pas le neant),
l'existence est ce a quoi on ne peut que s'etre identifie'. Pour passer a
l'etre ( catharsis) il faut mourir a quelque chose,  et d'abord a l'ide'e
que l'on se faisait de soi. Les therapies, les religions et l'art ici se
rejoignent. De même que la raison est le tombeau de l'intelectue, l'orgueil
est le cercueil de l'artiste ( son manque d'humilite'), car pour apprendre
il faut a/prendre ( privatif de prise ) donc savoir accueillir. Pour
distinguer le moi de la chose a/prise.Et donc autorite et discipline sont
les outils de l'apprentissage. La catharsis rendu possible et par laquelle
le Ca-voir devient  le savoir.

Aussi longtemps que l'on regarde la vie comme une epaisseur strictement
materielle,  l'humilite' est impossible et avec elle la catharsis --  car
l'etre de chaire n'imagine pas son non-etre. Le passage de l'avoir a l'etre
et partant celui d'un savoir rationalise' a un non -savoir, un vecu non
encore raisonne' -- d'ou le passage a l'inconscient.
Faire du theatre et aller au theatre procede de la meme pulsion, vivre un
etat d'exception dans le miroir duquel il se produit une modification
d'etre,  un "bouger" de la conscience, "un etat de conscience modifie'e"
diraient les anthropologues. Mais de quoi s'agit-il? De se faire a l'ide'e
de la finitude et de l'infinitude. La premiere, la plus tangible est celle
que nous savons etre notre propre mort. La seconde,  la condition nomade de
toute creation, la fenêtre ouverte a l'infini et par lequel la catharsis
consiste aussi a ouir les constellations.

bien a vous,
serge




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Serge Ouaknine
e-mail : r34424@er.uqam.ca
Montreal (Quebec)  Canada
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