référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1998-03/msg00017.html
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Re: scène primitive Marivaux Serge Ouaknine



Bonjour,
Votre question est très interressante en cela qu'elle concerne le
libertinage du  XVIIIe. Ce passage explique une partie de la désillusion,
presque baroque, que recouvre le "marivaudage".
Toutefois, il me semble que votre exemple mérite de faire remarquer une
difference essentielle par rapport au concepts freudien de "scène
primitive".
Marivaux décrit un jeu *conscient:la mise en représentation apparemment
"lucide" d'un personnage face à sa propre preprésentation sociale de la/sa
séduction. Je parlerais plutôt d'un re-jeu ou d'une ritualisation, d'un
"mimisme" (le mot est de Marcel Jousse)  des visages de la séduction. Un
mimodrame intime. Un théâtre égotique du moi.

Le concept de "scène primitive" chez Freud se passe dans «l'inconsicent» et
c'est cela qui sera re-joue' plus tard, au cours de reiterations
symboliques de cette dite "premiere scène" qui en est, en quelque sorte,
l'engrame ou l etrauma du sujet "agi" et "non agissant"....Il se peut que
la jeune fille fasse ici un retour sur une scène primitive dont Marivaux ne
parle pas. Mais il me semble que ce qui vous interresse c'est la saisie par
le temoin de la création d'un *simulacre et non d'une *scène première.

Tout se passe dans le regard savant de la pose et non dans l'aveuglement du
souvenir insconscient. Freud parle d'un passage de la petite enfance à
l'age adulte. Ici cette jeune fille, déjà une adulte, savante, semblent
s'exercer a l'apprentissage des masquse sociaux. A moins d'une pathologie
dont le texte ne parle pas, cette jeune fille est dans le factice de
l'effet et non dans le re-vivre d'une scène première inconsciente, dite
"primitive" .
Marivaux nous montre ici la part non innocente  de l'aspect social de nos
représentations humaines et moins la psychologie des profondeurs qui lui
semble étrangère mais non excluse.

Toute scène "première" n'est pas automatiquement une "scène primitive". Et
toute représentation de soi ou de l'autre n'est pas forcément sous le sceau
de la douleur. Le *simulacre est ce qui,très précisément, nous protège de
la douleur. Ce qui semble ici le cas. Cette jeune fille joue les gestes
sociaux de l'amour pour que l'amour ne l'atteigne pas, pour... qu'elle n'en
souffre pas. Elle imite pour ne pas être dénudée, dépossédée du don de soi
que suppose l'amour. Elle re-joue pour se masquer de la construction du
paraître, afin de *ne pas être.  Le "marivaudage" semble être l'art de
savoir user du corps dans sa valeur de repésentation ludique mais non
engageante de l'être en jeu.

Que triomphe le facies performatif du transport amoureux, qu'il en devienne
une science par la reproductibilité de son savoir expérimental, est ce que
décrit cette scène admirable de Marivaux.  Le libertinage est une
expérience,il est à l'amour la réduction au phénomène, donc à la loi de ce
que la science peut re-produire, c'est à dire re-jouer, à vue. Sans faille
aucune, sans craindre se trahir... C'est un univers dominé par le regard
chasseur qui isole l'autre comme proie et non par l'aveuglement amoureux
qui écoute l'autre comme sujet.

Il ne s'agit pas donc d'une scène primitive, au sens freudien, mais bien
d'une scène seconde, au sens théâtral, désillusionnée et mettant en place
son propre discours représentatif au sens quasi "post-moderne".
La séduction est ce qui reste du parfum amoureux dont représensation
triomphe, quand l'amour se retire. La scène peint son vide et en rejoue la
forme pour la dévider de toute potentielle  pleinitude.

Bien à vous,
serge

>Bonjour!
>
>Je me permets de vous envoyer cette question qui n'a pas directement
>trait au theatre, mais comme elle concerne un des plus savoureux
>dramaturge du XVIIIe siecle, sans doute pourrais-je profiter des
>lumieres de plusieurs...
>
>Quelqu'un saurait-il si l'expression "scene originelle" ou "scene primitive"
>a deja ete employee par la critique a propos de la decouverte par le narrateur
>du _Spectateur francais_ de Marivaux des "machines de l'opera", c'est-a-dire
>la coquetterie feminine? Il s'agit de l'anecdote initiale (1e ou 2e feuille)
>qui relate comment le narrateur revenant chez la jeune femme qu'il vient de
>quitter parce qu'il a oublie quelque chose, la surprend en train de refaire
>devant son miroir toutes les "mines naturelles" qui l'on seduit quelques
>instants auparavant. A partir de ce moment-la il decide de ne plus regarder
>ses contemporains qu'en spectateur detache se regalant de leurs comedies
>particulieres qu'ils se jouent les uns aux autres.
>Il me semble que le rapprochement avec la Urszene freudienne a deja ete fait,
>et meme a plusieurs reprises (au moins au detour d'une phrase, par le recours
>a l'expression).
>Merci pour toutes vos indications,
>Eric Negrel
>UNiversitaet des Saarlandes
>e.negrel@rz.uni-sb.de

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Serge Ouaknine
e-mail : r34424@er.uqam.ca
Montreal (Quebec)  Canada