référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1998-03/msg00049.html
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Retour sur Yvonne, princesse de Bourgogne Rémy Charest



Après avoir lu le texte de Serge Ouaknine en réponse à celui de Yannick
Legault, tout cela à propos d'Yvonne, Princesse de Bourgogne, je me sens
appelé à ajouter, avec un peu de décalage, mon petit grain de sel à tout
ça.

Le commentaire de Yannick Legault, plein d'enthousiasme, crée à mon avis
une situation un peu délicate, puisqu'il s'agit d'un acte d'autopromotion
au bord de l'ostentatoire. Il a bien le droit d'aimer la pièce (j'ai
moi-même adoré la production), mais il est peut-être malaisé pour lui de le
dire. C'est comme dire que son frère est un grand auteur: vrai ou faux, le
commentaire a peu de chance de passer librement.

Ceci dit, la réponse de Serge Ouaknine est pour le moins péremptoire et
comporte quelques erreurs de faits - sans compter que l'auteur semble
intervenir pour juger une production qu'il n'a pas vue.

Citons un élément du dit texte:

>Gombrowixz l'a ecrite en Argentine a une epoque ou ce qui parvenait
>philosophiquement de la vieille Europe etait l'existentialisme
sartrien...:
>"l'enfer c'est autrui"... Yvonne est cet autrui qui fait parler l'enfer
>secret de chaque "autre" qui, la voyant,  n'entend pas son silence... mais
>voit seulement son propre enfer...

Les erreurs de faits sont les suivantes: Gombrowicz n'a pas écrit Yvonne en
Argentine, puisqu'il l'a écrite en 1934-35, et qu'il a traversé
l'Atlantique au moment de la Deuxième Guerre Mondiale. Et l'Europe, au
moment de l'écriture d'Yvonne, était loin de n'émettre que de
l'existentialisme sartien, entre autres parce que Sartre livre ses tout
premiers écrits à partir de 1936 et que son influence se fait plutôt sentir
après la guerre, après le célèbre "l'enfer, c'est les autres" de Huis Clos,
écrit en 1944. Attention à la chronologie.

Serge Ouaknine donne ensuite bien des éléments d'interprétation de la
pièce, écrits avec force autorité, et parfois poussés très loin, comme
celle-ci:

>Yvonne c'est Witold lui-meme face au bruit de sa mere....

Je trouve amusant de trouver une interprétation aussi extrême du texte, à
côté de reproches disant que la production (toujours pas vue) pousse ses
idées trop loin.

Mais ce qui me préoccupe le plus dans ces commentaires, c'est l'impression
qu'une seule interprétation de la pièce pourrait avoir cours. Si c'était
vrai, on n'aurait pas de pièces et de mises en scène. On aurait un
scénario, utilisé une fois par un réalisateur de cinéma, qui pourrait ainsi
le fixer à jamais sur la pellicule. Le théâtre est un art multivoque, qui
autorise et même encourage la multiplication des lectures et des
perceptions d'un texte.

Et aussi, sans vouloir offusquer mes collègues de l'UQAM, ce n'est pas
parce que "Cette pièce sublime est souvent joue'e à l'UQAM" et qu'elle l'a
été "au dehors" il y a quelques années qu'elle est pour autant bien connue
du public en général. L'accès du grand public au théâtre est une question
de débat, ces temps-ci, mais une chose est sûre, c'est que dans le cas
évoqué, on ne peut pas dire qu'Yvonne est devenue une référence culturelle.

Au plaisir de débattre encore, 

Rémy Charest
RCharest@compuserve.com