référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-05/msg00033.html
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Re: "Larvatus prodeo" Serge Ouaknine



. Voici le texte de Descartes et ma traduction:
>>
>> Ut comoedi, moniti ne in fronte appareat pudor, personam induunt:
>> sic ego, hoc mundi theatrum conscensurus, in quo hactenus spectator
>> existiti, larvatus prodeo.
>>
>Comme les comédiens, à qui on a appris à ne pas laisser paraître de
>sentiments sur le visage, se mettent un masque, ainsi moi, au moment de
>monter sur la scène du monde où, jusqu'à maintenant j'ai été présent comme
>spectateur, je m'avance déguisé.

traduction d'André Bourassa

Bonsoir,

Roland Bartes avait pour devise: "Je  m'avance masqué". Je crois qu'il
disait cela ausi du théâtre japonais, en reprenant la célèbre petite phrase
de Descartes..

En fait, cette sentence pose la question  même de la convention de la
représenation.
Ou bien le théâtre s'inscrit dans la tradition romaine du personnage
demasqué et donc passage du masque --  universalité  métaphorique du réel
(ce qui fut son sens originel et sa fonction pour les Grecs) ou bien le
visage découvert pose la question  du paraître du corps ( mis à nu) et donc
celle de la vérité de sa présence.

Les théâtres asiatiques situent la convention du vrai dans un rafinement de
conventionsoù le masque masque (le No ) ou grimmées ( le kabuki) et
au-delà, toutes  les altérations de la figuration ( khatakali, bharata
etc.).
La question pour les Occidentaux est celle de l'inquisition de la vérité
que cache le corps (puisque le verbe lui est opposé). Et donc cycliquement
nous assistons aux joutes d'un théâtre du verbe face a un théâtre du corps
--  et cette division persiste encore et toujours....

On a cru que Stanislawski avait donné des clés pour une présence "vraie" de
la parole et du corps (désolé mais le le théâtre n'imite pas le  réel ). Il
n'en est rien. L'apparent est toujours une convention reportée.  Le maitre
russe parle "d'action physiques" et de "rythmes" pour nommer un type de jeu
proche de la transe...
Aussi pour revenir  à Descartes,  il ne dit pas masqué donc faux , donc pas
vrai, mais masqué donc susceptible d'une convenbtion donnée aux sentiments,
sachant par ses méditations que le réel est un objet insaisisable...

Aussi le philosophe ne se protège pas du sentir mais du sentiment,  trop
incliné à l'introspection que sont les humains à confondre la vérité
subjective à celle du réel, le  vécu face à l'impossibilité de certifier ce
vécu comme vérité propre du réel. D'où la coupure de l'être et du monde et
la force du "cogito ergo sum". C'est là toute la splendeur du "doute
cartésien" et, ce qui est le propre  de tout théâtre et de tout art, de
devoir passer par une convention pour rejoindre le sentiment du vrai.

C'est donc le travestissement qui nous garantit le vrai et non la mise à nu
du corps, le démasquement ( illusion du paganisme romain) chute de la
métaphysique grecque dans le matérialisme romain. .

Aussi le malentendu à l'égard de Descartes est aussi monumental que cette
illusion forcenée de vouloir un acteur qui serait vrai par l'imitation du
paraître .  Cette  formidable supercherie des interprétations est sans
bornes et elle empeste les écoles de théâtre de préjugés qui, par le même
travers, touchent Stanislawski et l'idée du "réalisme" au théâtre.
Car nous sommes,  face à l'un ( philosophe) et à l'autre ( artiste de la
scène) outrageusement victimes d'un jugement trop rapide sur la nature du
réel que nous voulons tangible et immuable --  parce que l'être se porte
victime du sentiment. Ors il ne s'Agit pas de se démunir de sentiments, il
s'agit de les travestir pour leur donner un corps.

Aussi Descartes  représente t-il avec Stanislawski le plus grand malentendu
théorique de tous les siècles.

Le premier a dit " je pense donc je suis" et les français et le reste du
monde après eux ont compris:
  "je raisonne donc j'existe".  Raisonner n'est pas penser. Descartes parle
de la pensée comme saisie  ontologique du sujet pensant et non comme
raisonnement qui opposerait le sujet ( un coeur mis à nu) a son propre
objet ( le corps opacité de la vérité).

Aussi quand Descartes parle de masque il n'en fait pas une anti vérité mais
la condition même de l'art et  ainsi de l'être pour se saisir comme tel.
Quant au second, Stanislawki, il a parlé "actions physiques"  pour
construire le personnage et une armée de pseudo artistes ont converti
cette" traversée de l'être dans la forme" en un psychologisme grossier.
Car où trouver une "vérité" à un visage sans masque, sinon en cette
subjectivité du dedans qui doit émerger a un paraître du dehors...

Pour le maître français comme pour le maître russe, le corps est a
travailer ( car la nature de la cire est de fondre)...  Et pour le
spectateur comme pour l'acteur, pour le philosophe "hors de la scène du
monde" ( comme un metteur en scène, voyeur et voyant), il n'y a de saisie
du réel que par  l'artifice qui masque la vérité de l'instable. Ainsi le
vrai a t-il pour condition existentielle d'être métaphore du fugitif (le
travail du temps sur la matière)... Ainsi le corps ne rejoint la  vérité
palpable de la mort que par ce masque blème de lImuable dont le simple
soupir, la moindre altération, le plus petit penchement de visage, donne
soudain une  énorme force de vérité... Le vrai n'est pas la mort, aussi le
masque qui semble la rejoindre est une saisie indirecte de ce que le temps
n'altère pas.

L'art est ce mensonge qui nomme le vrai . C'est ce que dit Descartes.
C'est le sens même du travail de la mise en scène. Tous les metteurs en
scène et tous les artistes peuvent dire avec Descartes :
"je m'avance masqué" ... si je veux ne pas mentir...

Le masque est ce par quoi le réel est posé comme se dérobant toujours et
seul l'être du comédien le sait de marcher vrai sans imiter la marche.

Bien à vous,
Serge Ouaknine