référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-05/msg00040.html
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Re: "Larvatus prodeo" Anne-Caroline d'ARNAUDY





J'ai lu avec beaucoup d'attention les différentes interprétations sur le
"larvatus prodeo" de Descartes.
Permettez-moi à mon tour de vous donner mon opinion de comédienne et de
professeur de théâtre :

Ut comoedi, moniti ne in fronte appareat pudor, personam induunt: sic ego,
hoc mundi theatrum conscensurus, in quo hactenus spectator existiti,
larvatus prodeo.
Comme les comédiens, à qui on a appris à ne pas laisser paraître de
sentiments sur le visage, se mettent un masque, ainsi moi, au moment de
monter sur la scène du monde où, jusqu'à maintenant j'ai été présent comme
spectateur, je m'avance déguisé.
(traduction d'André BOURASSA)

Sur l'utilisation du masque : 
Le masque a tout d'abord été utilisé par les comédiens du théâtre antique
grec pour typer les personnages de la comédie ou de la tragédie. Les
masques d'alors étaient de grande taille et pouvaient permettre aux
spectateurs se trouvant éloignés de la scène de les voir et de les
apprécier. N'oubliant pas que les acteurs étaient également chaussés de
cothurnes (chaussures à hauts talons compensés) qui les rendaient plus
grands et plus visibles au public.
Le masque a refait son apparition en Italie dans la commedia d'ell arte. Là
aussi, il caractérisait un personnage bien précis et permettait au
spectateur de la rue de reconnaître à coup sûr le protagoniste en action.
Le masque, cachant donc la figure (tout ou en partie), obligeait le
comédien à outrer sa gestuelle pour jouer les sentiments, puisque qu'il ne
pouvait le faire par les expression de son visage.
Les maîtres se sont rapidement rendu compte de l'importance du travail du
masque chez l'élève comédien. En effet, le comédien étant sur une scène de
laquelle le spectateur ne peut avoir qu'une vue d'ensemble, ne peut
s'appuyer sur la seule technique de l'expression du sentiment sur le
visage. Son corps tout entier doit également vivre le sentiment exprimé,
sans outrance bien sûr, mais avec suffisamment de caractère et de précision
pour être en accord avec le verbe et sa motivation.
Il serait, par exemple, hors de question de dire, au théâtre, une
déclaration d'amour, en ayant les bras croisés...
Le masque aide donc le comédien à préciser sa tenue et ses gestes et donc à
acquérir une maîtrise parfaite de la gestuelle en accord avec la pensée et
le verbe.

Il ne faut pas, je pense, contrairement à Serges Ouaknine (dont le discours
est très intéressant), dissocier le geste du verbe...
Au théâtre, la gestuelle et le texte forment un tout, indissociable et
techniquement étudié. Ce tout se résume en un seul mot : respiration !!
Le comédien entre en scène avec un sentiment. Sa motivation (amour /haine,
espoir/désespoir, ...) est entièrement dans son attitude physique. Son être
tout entier "respire" le sentiment qui le caractérise. Il pense, il
inspire, il parle.
Son geste précède la parole, sinon, il parlera "vide".
Au théâtre, il n'est surtout pas question du "vrai". Le vrai, s'il existe
sur la scène, ne sera remarqué que par le spectateur.
Le groupe acteur/auteur/metteur en scène lui proposant un divertissement,
il ne pourra pas affirmer sérieusement qu'il joue la vérité.
Marivaux disait que les acteurs font "semblant de faire semblant".
La justification de l'artiste doit se trouver dans la satisfaction du
public, et rien d'autre, officiellement du moins...

Mais revenons à Descartes :
Dans ce texte, Descartes ne désire pas que nous polémiquions sur le
théâtre. Il exprime sa propre définition de son entrée dans le monde pour
justifier sa philosophie. Il parle de lui et non du comédien.
Il a compris que de spectateur du monde, il devient acteur du monde
témoignant de ses recherches sur l'Homme.
Il se trouve exposé, tout comme le comédien, aux critiques ou aux
applaudissements. Et là est tout le point de départ de sa citation.
Le monde est un gigantesque théâtre dont les penseurs, les philosophes, les
dirigeants, les savants sont les acteurs. 
Position vulnérable qui l'oblige donc à trouver dans le masque, une
protection lui permettant de maîtriser le plus précisément possible ses
réactions par rapport à celles de ces spectateurs, pour se préserver lui
même contre toute suite fâcheuse...
"Larvatus" pourrait donc reprendre ici son sens de carapace protectrice...

Anne-Caroline d'ARNAUDY
arnaudy@wanadoo.fr
http://membres.tripod.fr/ANNEK/index.html