référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-05/msg00050.html
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suite (2) "Larvatus prodeo" Jean Reinert



Bonjour,
ceci fait suite à la communication d'Anne-Caroline d'Arnaudy.
Vous resituez  bien la dimension concrète du masque et ce que celui nous suggère dans la démarche du comédien. Vous ajoutez: "Au théâtre, la gestuelle et le texte forme un tout" et même: "le geste précède la parole, sinon le comédien parlera vide..."
C'est ce qu'on apprend aux acteurs et c'est sans doute une recommandation importante mais ce n'est une vérité ni pour l'auteur, ni pour le spectateur. Hannah Arendt parle de l'action et de la parole comme étroitement apparentées de telle sorte que c'est l'association des deux qui caractérise la personne, c'est elle qui "contient la réponse à la question posée à tout nouveau venu: "Qui es-tu?"
"L'acte ne prend ne prend sens que par la parole dans laquelle l'agent s'identifie comme acteur" (H.A. ne parle ici pas de théâtre. Cf. "Condition de l'homme moderne" (l'action). C'est aussi dans cette association de l'action et de la parole que se niche le fameux "daimon", que chacun perçoit chez les autres, mais qui reste invisible à lui -même.
Il en est de même pour le personnage de théâtre qui nous est révélé, indissociablement, par ses faits et gestes. Je n'opposerais pas, comme le fait Serge Ouaknine, "le mensonge du paraître à la vérité du dire". Pour jouer le mensonge précisément, on  peut adopter la figure inverse; en tout cas ce n'est ni seulement la parole, ni seulement l'attitude qui nous donne la "vérité" du personnage, mais le rapport des deux. Le "Grand Théâtre du monde" est le monde de l'action et de la parole, car celles-ci se jouent toujours dans le monde de l'apparence (contrairement par exemple à notre propre souffrance ou nos propres bonheurs). Et c'est dans ce monde de l'apparence que se révèlent les personnes comme les personnages.
Tout cela dit bien la latitude d'interprétation du texte dramatique par le metteur en scène et celle du personnage par l'acteur: il s'agit bien de "créer" un texte ou de "créer" un rôle. Et je crois qu'un texte gagne à avoir une grande marge interprétative et qu'il perd dans les interminables didascalies descriptives qui veulent tout régler.
La nature "révélatrice" de l'association parole-action explique aussi l'embarras  de l'auteur à qui on demande de décrire ses personnages. Peut-être dans un théâtre psychologique mais au détriment du symbolique.
Cordialement,
Jean Reinert