référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-05/msg00064.html
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Re: suite (2) "Larvatus prodeo"/Jean Reinert Marie-Josée Potvin



>De Descartes "philosophe masqué", nous en arrivons à tenter de définir la
>participation de l'acteur dans l'univers théâtral...
>Mais, comme Descartes l'a fait lui-même, et comme vous le sous-entendez si
>justement, Jean Reinert, Il faut savoir si nous nous plaçons du coté de
>l'auteur, de l'acteur ou du spectateur. Je n'oublie pas non plus le metteur
>en scène qui se trouve être, à mon avis, un combiné des trois cités plus
>haut...
>Dans un premier temps, entendez-moi bien : au théâtre ou au cinéma, quand
>l'acteur est un situation d'interprétation, il réalise un travail que
>l'auteur n'aurait peut-être pas soupçonné et dont le spectateur n'a
>sûrement pas conscience...
>Comme j'affirme que "le geste précède la parole", (c'est un des nombreux
>conseils techniques que je transmets à mes élèves), je veux dire que
>l'inspire précède la parole, qu'il n'y a pas d'autres moyens de donner vie
>à un texte écrit que de le respirer...
>En ce qui concerne le mensonge du théâtre, laissez-moi m'amuser à cette
>comparaison :
>Le groupe acteur/auteur/metteur en scène ne serait-il pas autre chose qu'un
>magicien qui offrirait au public une illusion tellement proche de la
>réalité que le spectateur isolé lui-même n'ait plus envie de savoir s'il
>assiste à un mensonge ou à la vérité ?
>Et Descartes, ne s'avance-t'il pas masqué sur le théâtre du monde pour
>défendre sa vérité ?
>Cordialement,
>Anne-Caroline d'ARNAUDY
>arnaudy@wanadoo.fr

Bonjour Anne-Caroline d'Arnaudy,

>Le groupe acteur/auteur/metteur en scène ne serait-il pas autre chose qu'un
>magicien qui offrirait au public une illusion tellement proche de la
>réalité que le spectateur isolé lui-même n'ait plus envie de savoir s'il
>assiste à un mensonge ou à la vérité ?
Voici une réflexion qui rejoint en partie votre réflexion, que je trouve
sensible.

 "comprenne qui pourra: je suis un mensonge qui dit toujours la vérité" Cocteau


De tout temps et à travers toutes les disciplines humaines et
scientifiques, l'être humain est porté par des questions sur la réalité et
sur l'existence. Le théâtre est une des manifestations sociales qui met à
jour cette préoccupation.  La citation de Cocteau: "comprenne qui pourra:
je suis un mensonge qui dit toujours la vérité", m'apparaît une opportunité
de réflexion intéressante sur la nature du théâtre comme miroir de la
complexité humaine.
Je diviserai ma réflexion en trois parties. La première tentera de mettre
en lumière la nature paradoxale et complexe de la citation de Cocteau et
donc du théâtre. La deuxième et la troisième se pencheront respectivement
sur la signification du "mensonge" et de la "vérité"  contenue dans la
citation de Cocteau tout en tentant de mettre en lumière le sens qui se
dégage de leur relation.

Le paradoxe
"Un paradoxe: se dit d'une proposition qui est à la fois vraie et fausse"
(Petit Robert, 1987, p.1353).  Le paradoxe est, à mon sens, la mise en
relation de deux propositions en apparence contradictoires permettant de
saisir la complexité d'une expérience autrement difficile à définir.
Cocteau met en relation le mensonge et la vérité: "un mensonge qui dit
toujours la vérité".  Comme on définit le mensonge par l'"assertion
sciemment contraire à la vérité" (Petit Robert, 1987, p.1181) et  qu'on lui
attribue ici la vertu même de dire toujours la vérité,  nous pouvons
conclure qu'il s'agit là d'un énoncé paradoxal.
Ainsi, considérer cette citation comme une définition du théâtre, nous
amène logiquement, dans un premier temps, à le définir comme un art
paradoxal et complexe.
Afin de saisir le sens d'un paradoxe, les éléments paradoxaux de la
proposition doivent être compris à la fois séparément et en relation. Pour
mettre en lumière le sens que sous-tend le paradoxe émis par Cocteau et
ainsi celui du théâtre, nous poserons donc un regard sur les éléments qui
le composent, le mensonge et la vérité et nous tenterons une réflexion sur
leur interrelation.

Le théâtre est un mensonge...

Le théâtre est un projet fictif en ce sens qu'il est la création, par un
dramaturge et un metteur en scène d'une  histoire qui n'est pas réelle, qui
n'est pas vraie. Le théâtre est donc créé par l'imagination d'êtres humains
dans le but de la soumettre à l'imagination de d'autres êtres humains. Le
processus de création est une expérience qui fait appel simultanément à
l'histoire personnelle, aux valeurs et préjugés des créateurs ainsi qu'aux
contextes historique, socio-politique et culturel dans lesquels s'inscrit
la création.  L'histoire écrite est fictive mais la source de création est
réelle, humaine et sensible. Par des signes et symboles issues d'une oeuvre
fictive, les créateurs mettent en scène "une partie d'eux-mêmes" qui
reflète leurs préoccupations et leur expérience de la réalité à un certain
moment de leur existence et de l'histoire .
Plus encore, à leur tour, les spectateurs reçoivent ces signes et symboles
de la représentation fictive à travers un regard teinté de leur propre
histoire, de leurs propres préjugés et valeurs. Ils transforment ainsi ces
différentes sensations en une expérience de la réalité qui leur est propre.
À la lumière de ces énoncés, comment des signes et symboles issus d'une
fiction peuvent-ils dire la vérité...et toujours?

... qui dit toujours la vérité.

Edmund Husserl (Husserl, 1989) , philosophe, démontre qu'en interprétant la
réalité, l'individu superpose, d'une certaine façon, l'expérience de la
réalité à la réalité telle qu'il la perçoit. De l'expérience de la réalité
immédiate émerge ainsi, selon lui, la conscience individuelle. La réalité
est donc modelée à partir de la conscience individuelle.
Qui plus est, comme la vérité est définie par le "caractère de ce qui
s'accorde avec notre sentiment de la réalité" (Petit Robert, 1987, p.2078),
nous pourrions mettre en lumière "quatre" consciences individuelles qui
participent à la réalité du théâtre, à la "vérité de son mensonge":
1-la conscience individuelle du dramaturge dans la création de l'oeuvre
littéraire;
2-la conscience individuelle du metteur en scène dans la création
spectaculaire;
3-la conscience individuelle du comédien dans le jeu de l'oeuvre théâtrale;
4-la conscience individuelle de chacun des spectateurs dans la réception de
l'oeuvre théâtrale.
L'oeuvre fictive de départ est donc issue de la conscience individuelle du
dramaturge (sa vérité) pour être ensuite réinvestie sur scène par la
conscience du metteur en scène (sa vérité) dans un projet spectaculaire qui
sera joué à partir de l'univers de la conscience de chacun des comédiens
(leurs vérités) et finalement réinterprétée par la conscience de chacun des
spectateurs (leurs vérités). La vérité dans le "mensonge" du théâtre est
donc l'expérience unique et individuelle que vit chacun des êtres humains
investi dans l'événement théâtral.

Par ailleurs, bien que chaque auteur ou metteur en scène exprime une vérité
propre à l'expérience qu'il fait de sa réalité, il m'apparaît que la
qualité de la conscience peut varier d'un créateur à l'autre. Je crois
ainsi que plus un créateur (auteur, metteur en scène, comédien) accède à
une conscience lucide et universelle de l'existence, celle qui touche la
nature de l'humain dans son essence, plus son oeuvre pourra résonner au
coeur de la conscience du spectateur et ainsi transcender le temps, les
sociétés et les cultures.


C'est ainsi qu'au théâtre, la vérité des spectateurs n'existe pas sans le
"mensonge" de l'écriture dramatique, du metteur en scène et du jeu des
comédiens. La réalité du spectateur se réfléchit dans la miroir du jeu des
acteurs permettant ainsi au spectateur d'être touché sinon interpellé par
l'image de cette réalité qui lui est propre. Par cette distance crée entre
lui et "sa réalité", le spectateur peut avoir accès à ce qui pourrait être
autrement une menace à son intégrité psychologique, sociale et spirituelle.
Cette distance nécessaire à la prise de conscience "sécuritaire" de sa
réalité, est également mise en place par le fait que le spectateur sait
qu'il assiste à une pure fiction.
Le théâtre est un art paradoxal; il est à la fois vrai et faux,
intellectuel et émotif, dangereux et sécurisant, éphémère et éternel,
littéraire et représenté concrètement, actuel et intemporel.
Le théâtre est un art complexe investi par des êtres humains pour des êtres
humains, il est l'art de l'humanité, il est l'art de la vérité et du
mensonge.
Ainsi que l'on aime ou pas, que l'on adhère ou non à la représentation
théâtrale fictive, il demeure que les créateurs, par leur oeuvre, expriment
toujours une vérité issue de leur conscience individuelle et renvoient, par
l'intermédiaire des comédiens, le spectateur à sa vérité propre.
"Qu'on prenne qui pourra"... être pris à ce jeu de l'illusion qui entraîne
consciemment ou inconsciemment dans l'expérience complexe et singulière de
la réalité humaine.
Et comme le disait Ariane Mnouchkine lors de sa venue au Québec en 1992 :
"Hors de la vérité, il n'y a point de salut au théâtre." (La Presse, août
1992)


Au plaisir


Marie-José Potvin