référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-07/msg00034.html
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Re: rôle du critique Guy Spielmann



Un élément qui me semble absent de l'intéressant échange de vues sur le
rôle du critique est celui de *témoin de la représentation*. Je
m'explique: dans un spectacle de théâtre, le critique peut choisir de
focaliser son attention sur le texte (à supposer qu'il s'agisse d'une
création), la mise en scène, la scénographie, l'interprétation, mais
aussi, pourquoi pas, sur les costumes ou sur le confort des sièges,
l'acoustique du lieu... bref, tout ce qui participe à l'événement
(toujours unique) que constitue une représentation.

S'il ne retient qu'un ou deux de ces éléments, il ne remplit pas
véritablement la fonction de témoignage qui pourrait être la sienne, et
qui consisterait à restituer du mieux possible pour le lecteur, de façon
quasi ethnographique, ce qu'a été la représentation ce soir-là. Ce
serait toujours subjectif, bien sûr, mais autrement utile que le billet
d'humeur qui ne vaut que si l'on se fie complètement aux goûts et à
l'humeur dudit critique.

Pour ma part, je travaille sur des représentations qui ont eu lieu il y
a trois siècles, et qui demandent un incroyable travail de détective,
car justement si nous ne manquons pas de critique ad hominem sur ou
contre tel ou tel auteur, ni de commentaires sur les textes, nous avons
finalement très peu de témoignages qui évoquent les aspects de la
représentation certes banals pour les contemporains, mais qui sont
devenues pour nous des mystères.

Je lis très peu les critiques contemporaines car elles ne m'apprennent
rien sur le spectacle, et n'en disent long que sur la personnalité de
celui ou celle qui les écrit (ainsi que sur sa culture ou son inculture,
sur ses opinions politiques, sur son appartenance à telle ou telle
chapelle); or, le critique lui-même et ses états d'âme ne m'intéressent
pas! A la rigueur, s'il possède en propre un certain talent (comme
Rinaldi pour la critique littéraire, même si l'on est pas d'accord avec
lui), son travail  peut acquérir une valeur indépendante --- mais il y a
bien peu de critiques du calibre d'un Proust...

Parmi tout ce qu'un critique faisant son métier pourrait apporter,
j'ajoute un dernier élément, particulièrement précieux: l'évocation de
la réaction du public, de l'interaction entre la scène et la salle. Cela
aussi, l'historien des spectacles le cherche désespérément dans des
lettres, des préfaces, des mémoires, faute de le trouver toujours chez
la critique. Lorsque c'est le cas, c'est souvent révélateur: je pense à
la chronique des frères Parfaict sur le théâtre parisien de la deuxième
moitié du XVIIe siècle, où l'on découvre des appréciations ---
favorables ou pas --- sur l'attitude du public envers une pièce boudée,
huée, ovationnée. L'avis émis par les parfaict sur l'approbation ou la
désapprobation du public nous apprend beaucoup sur la disjonction entre
les jugements des «sçavants» et ceux du parterre.

Je ne vois pas pourquoi le critique contemporain serait incapable
d'assurer un tel *reportage*, qui ne l'empêcherait nullement de donner
son opinion, voire son humeur. Mais ne prétendre donner QUE son humeur,
c'est selon moi se moquer du lecteur, et (mé)prendre son opinion pour un
oracle.

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