référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-09/msg00032.html
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Re: Shylock -- sujet brulant -- Serge Ouaknine



Cher Jean-Jacque Delfour
Je suis déjà  intervenu ici sur les pages de Quéatre sur le cas Shylock.
Régulièrement, il y a ici et là aux à Los Angeles, New York ou Londres ,
des acteurs juifs et aussi  non-juifs pour refuser le rôle de Shylock sous
prétexte que c'est une pièce antisémite...Je suis juif et je peux vous dire
que ces acteurs bien intentionnés sont, artistiquement, des imbéciles...
Beaucoup de bétises de tous les côtés. Enfin, il y a un autree type de
polémique et qui cette fois ne vient pas des artistes mais des communautés.
Vous trouverez ci-joint un exemple qui s'est produit en France, à Colmar le
29 jan 1998... Je vous place un fragment de l'article en exergue et que je
découvrai, par"hasard" en surfant sur Internet....
J'ai rédigé alors une réponse que finalement je n'ai pas fait parvenir.
J'ai longuement réfléchi sur ce sujet. Ma méditation n'est pas
terminée...Comme j'essaye de l'expliquer dans le texte suivant, Shakespeare
ne peut pas être lu ni joué au premier degré. La réponse que j'offre ici
n'engage que moi.
Bien à vous
Serge

"Le marchand de Venise",
de Shakespeare

Citation : Fragment
COLMAR, 29 jan (AFP) -
La programmation du "Marchand de Venise", cette fin de semaine à Colmar
(Haut-Rhin) et Haguenau (Bas-Rhin), après Besançon (Doubs) où a été créé le
spectacle de Michel Dubois à la mi-janvier, a suscité l'émotion de
plusieurs associations juives de l'Est de la France, qui s'inquiètent des
effets de "l'antisémitisme" véhiculé par la comédie de Shakespeare.
L'argument de la pièce, écrite aux alentours de 1598 par William
Shakespeare, tourne autour d'un contrat entre Antonio, marchand chrétien,
et Shylock, marchand juif, selon lequel Shylock aura droit à une livre de
chair d'Antonio si celui-ci ne parvient pas à lui rembourser 3.000 ducats.
"Quand Shakespeare écrit Le marchand de Venise, l'antisémitisme est répandu
dans toute l'Europe", rappelle Guillaume Dujardin, assistant de Michel
Dubois à la mise en scène. Et il ajoute qu'à cette époque, "les Juifs ont
été expulsés de nombreux pays, comme l'Angleterre, ou vivent dans des
ghettos, comme à Venise". Daniel Ortelli

=================
LE CAS SHYLOCK
par Serge Ouaknine
(texte inédit en réponse à la ci-dessus polémique)

Monsieur,

Je me dois de lever un malentendu sur votre polémique... Vou semblez
excuser la pièce "Le Marchand de Venise", à cause de l'antisémitisme de
l'époque... Mais vous semblez n'avoir pas saisi le sens de la pièce
elle-même dont vous n edites rien, ce qui n'évacue pas non plus la question
des préjugés antisémites de l'époque. Shylock ne recouvre pas davantage un
antisémitisme attribuable à Shakespeare... Rien n'est moins vrai. La pièce
est une inversion, ce que Bakhtine appelle une "carnavalisation des rôles".
Shakespeare entretenait des relations cordialse avec un rabbin de Londres
et dont il tient de nombreuses infirmations et que l'on retrouve dans ses
oeuvres, toutes truffées de références bibliques et même d'allusion au
rituel juif et qu'un être de cette époque ne pouvait connaître que s'il les
fréquente de près...
Shakespeare ne fait pas davantage de réquisitoire contre les noirs dans
Othello, ni contre les insulaires dans le Caliban de sa Tempête... Il faut
interroger les paradoxes du texte et donc tâcher de ne pas lire au premier
degré... Qu'est-ce que l'art théâtral et comment fonctionne-t-il, telle est
la question.

 Un homme de théâtre travaille avec la pesanteur du monde, avec son
actualité, il traite le réel comme une source sur laquelel il fait rebondir
son esprit. Afin de faire lever la matière il use de paradoxes et de formes
qui s'inscrivent dans une convention.  C'est le rôle d'un acteur et d'un
metteur en scène d'élever un texte par-delà sa littéralité et d'en faire
voir et entendre les sous-textes et les faces cachées. La vocation d'un
pédagogue est en ce sens identique a celle aussi d'un artiste ou d'un
rabbin.

Shakespeare, selon moi, n'a pas écrit une pièce antisémite, mais une
démonstration de l'antisémitisme par l'absurde...
Je m'étonne que les metteurs en scène (et le public) soient si pauvres
d'esprit pour ne pas s'en apercevoir. La "livre de chair", c'est si
grotesque qu'il faut la prendre non "à la lettre" mais dans une logique à
la fois brechtienne et psycho-socio-dramatique risible. La réclamation
fiscale du corps comme une "mesure pour mesure" est un juste retour du
refoulé de l'un, par une livre de l'autre... Shakespeare démontre le
grotesque de ces accusations que l'on portait contre les juifs (meurtre
rituel d'un enfant chrétien, empoisonnement des puîts etc etc)  Certes,
c'est délicat à traiter.
Pour qu el etexte puisse montrer cela, la dérision du propos, il faut jouer
vite (comme un vaudeville) de manière grotesque et froide, auto-ironique,
risible presque et pathétique aussi. Il faut agir avec allégresse et de
manière démesurée et non sur le mode réaliste psychologique avec cette
pesanteur sérieuse et tragique qui subitement fait de cette fabuleuse
ironie, un propos absurde sur la vilénie des juifs.... Sinon le beau
monologue de Shylock qui dit la similitude des êtres et "des juifs comme
vous" n'a pas de sens...

On ne peut monter "le Marchand de Venise" que selon un procédé de mise en
abyme du jeu par lui-même et les paroles doivent montrer leurs propres
vacuités. La "désidentification" à la double image négative de l'autre
n'est possible que si chacun reconnaît qu'il est perçu comme une
image/clichée et non comme un être légitime et entier. Shakespeare est un
génie et il opère par les paradoxes d'une thérapeutique moderne, par une
démesure qui accule le spectateur à ses préjugès. La vérité n'est pas dans
la litéralité du texte mais dans ce que la mise en scène lui apporte...
Dans cette pièce c'est le reflet qui est mis par terre, à condition que
l'absurdité par laquelle l'un peut abuser l'autre jaillit comme une justice
et humanité absente des propos. Ce qui se joue est le "par défaut", le "par
absurde"... Cela suppose de lire le texte comme un second et non premier
degréŠ
Faire cela demande du talent, de comprendre que l'art procède par artifice
et non par imitation littérale de la réalité.

J'ai observé que lorsqu'on nommait la limite d'un mal, on créait par
différence son bien. Mais lorsqu'on nomme un bien, on court le risque de
déclencher une résistance opposée. C'est la raison pour laquelle les rabbis
et Jésus lui-même qui fut un excellent juif, parlaient par paraboles. Pour
que chacun, d'un sens opaque reçoive un sens clair. Pour faire son chemin
dans l'obscurité de l'inconscient, une une parole créative doit avancer
voilée...Tout comme le nom de Dieu, pour celui qui en est convaincu se
suffit de son silence. Ainsi nommer et croire que Shylock va déclencher une
vague d'antisémitisme est imbécile.Les antisémite n'ont pas besoin
d'Argument pour ettayer leur manège. Ce n'est pas une maaldie rationnelle.
Et c'est parce qu'il savitr cela que Shakespaere écrit cette démesure, pour
déstabiliser l'antisétime sur le terrain même de son irrationalité. La
catharsis fonctionne ainsi. De tuer sur scène nous libère du meurtre.  Ce
n'est pas l'acte qui libère mais le rituel qui accompagne l'action.  La
stratégie shakespearienne du langage, qui par des indices enfouis dans le
texte, faire entendre cette éternité qui habite l'être et, Shylock n'est
pas un " mauvais juif "mais un juif " perçu " mauvais. C'est cette
perception négative que l'auteur déconstruit jusqu'à l'absurdité du
découpage d'une livre de chairŠ qui est trop grossière pour pouvoir avoir
lieu.

Shylock dans le regard de Shakespeare est un pédagogue qui montre à celui
qui le dénie par quel procédé il est loisible de nier l'autre ou d'abuser
de sa faiblesse de sujet minoritaire, victime de l'exclusion.Š William
prête a Shylock la rhétorique folle de la "livre de chair" --  pour faire
entendre, par par sinistre dérision, le mal intrinsèque de l'injustice
faite a sa race et au regard qui est porté sur son bien et sur sa cause. Il
réclame justice sur le terrain de l'autre. Mesure pour mesure.

Ainsi, je préfère voir en Shakespeare le mouvement décapant d'un Ionesco
élisabéthain, et lire son texte -- au second degré - comme une dénonciation
des maux, préjuges et vicissitudes (et toujours actuelles) du racisme de
son temps. Shakespeare, lu au premier degré - pamphlet antisémite -, ne
tient pas. Ce serait ne rien comprendre au paradoxe opératoire du théâtre,
à la vocation révélatrice et cathartique des opérations qui joue par miroir
réfléchissant et déformant. Et les acteurs qui refusent de jouer Shylock (
ils surgissent régulièrement), sous prétexte qu'il ne veulent pas "assumer"
un rôle qui fait foi d'antisémitisme, sont pour moi, juif, des simples
d'esprits. Ils lisent les mots pour eux-mêmes et non l'¦uvre d'art, ils
n'entendent pas la force dialectique qui appelle un sens différent. Ils ne
sont pas des artistes qui transcendent la folie du monde, ils se placent
dans le miroir effrayant de cette folie, et s'effrayent de pouvoir lui
ressembler.

Le regard créateur s'inscrit légitimement dans le paradoxe que soulève une
création; sa vertu polémique doit avoir la force tranquille de saisir le
mal par les cornes. D'en retourner les arguments, pour mettre a bas la
bête. Exactement comme Brecht qui s'opposait au processus cathartique
émotionnel aristotélicien n'¦uvrait pas moins pour une "catharsis
raisonnée", fondée sur le travail des signes et le montage polémique et
intelligible des séquences. Il faut pouvoir "saisir" la folie hitlérienne
et la déjouer  pour écrire _La femme juive_  et se séparer de la folie
destructrice de la guerre pour écrire _Mère Courage_ . D'une distance
intérieure, d'une distance opérante la stratégie poétique des texte est de
retourner ce qu'ils présentent.

Tel mon v¦ux intime lorsque j'écris ou dirige des acteurs : faire entendre
le souffle caché. Les metteurs en scène et les acteurs qui ont réussi à
faire cela, s'élèvent simplement, de faire entendre du non-sens, là où
d'autres se contentent du bon sens. L'artiste parachève le réel, il ne le
décrit pas. Le vrai est un inachèvement pas une énonciation claire. Ce
n'est pas seulement Shakespeare, ou Brecht, ou Sophocle que le jeu éclaire
mais la conscience tactile et auditive du public. Les mots nous séparent de
ne pas être suffisamment des actions. C'est à cela que sert l'action,
d'agir comme une prophétie. Par énigme. Des promesses infirmes d'une vérité
à pourvoir. Comme la doublure d'un costume n'éloigne pas l'étoffe mais la
rapproche du corps de l'aider à s'y mouler.

Le théâtre, comme tout art, fonctionne sur une vérité en creux. L'art
procède non d'une morale avouée ( en art la morale est toujours vulgaire).
C'est la, tout l'enjeu du fait théâtral, d'inverser le mal, dans l'étoffe
exposée de son mauvais songe. C'est par l'obscur et l'abyme que Shakespeare
avance sa lumière. Par la dérision, qu'il exprime son amour. Et les plus
belles déclarations d'amour, comme les plus intenses prières seraient
plates, si elles ne surgissaient des cendres, du ratage, de la faille, des
éclats de conscience émergés de la brume moite des champs de bataille.
Et si mort et perte sont sa demeure, c'est que l'infini et l'amour sont
sont les objets toujours éloignés de son désir.

De cette "via negativa" procède la fécondité non littérale. Mais c'est
aussi courir le risque du mal/entendu. Il me semble que la vocation d'un
professeur, d'un "dramaturg" ou d'un critique serait  de rendre transparent
la perception du geste opaque du manifesté.  On ne peut parler de Dieu que
"négativement", c'est pour cela que la bible ne lui donne aucun visage,
aucune forme, il est simplement un Nom.
Si la vérité était nommable, les ¦uvres d'art n'auraient pas lieu d'être.
L'Éternité est innommable. C'est d'elle que se construit la vérité du
théâtre. Par ce supplément de voix, donné à l'écriture. L'art opère sur la
base du "sacrifice" de la vérité, tout comme est innommable et invisible le
Dieu d'Israël.
Aussi Monsieur, cessez cette querelle, elle ne décrit que votre aveuglement.

Serge Ouaknine
Montréal, le 25 juin 1998
Note:
Je ne sais, Jean-Jacques Delfour, si ce texte répond à votre question.
Rétrospectivement (ce 17-9-99), il me semble etre plus un plaidoyer du
paradoxe de l'art qu'une démonsatration à cheval sur la pièce... à vous de
jouer...

>J'aurais besoin des compétences - nombreuses et pointues - des membres de
>la liste.
>Comme on sait, le marchand de Venise n'est pas Shylock mais Antonio ; la
>pièce toute entière est une inversion en miroir d'une anecdote fort connue
>de cette époque et qui s'était terminée par une intervention du Pape pour
>sauver un Juif qui ne pouvait rembourser un emprunt ; Bassiano faisait
>partie de la famille des musiciens juifs de la cour d'Angleterre depuis
>Henri VIII, originaires de Venise.
>Quelle est la signification de ces inversions opérées par Shakespeare?
>S'agissait-il de rappeler la réalité de l'antisémitisme du temps, en partie
>masqué par l'anecdote de Bassiano ? S'agit-il de suggérer une profonde
>communauté entre chrétiens et juifs (comme ds acte III, sc. 1), de telle
>sorte que leur destin pourrait très bien se renverser ?
>
>Merci d'avance
>Cordialement
>JJD
>
>
>--
>Jean-Jacques Delfour
>Professeur de philosophie
>mailto:jjdelf@club-internet.fr


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Serge Ouaknine
Montreal  (Quebec) Canada
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