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Re: Jarry, souvenirs SAVARY et GARCIA Serge Ouaknine



...
>Que savez vous aussi de Victor García qui monte Ubu en 1965 (avec Savary
>comme scénographe) ...?
>JJD

Hello,
En 1965, j'ai suivi les cours de l'Université du Théâtre des Nations (ils
furent donnés de janvier à juin, sous les toîts du théâtre Sarah Bernhart -
aujourd'hui Théâtre du Châtelet, à Paris), même promotion que Jérome
Savary...
Nous avions de prestigieux conférenciers. La quarantaine d'élèves, d'une
douzaine de pays, fut divisée en petite groupes ou Atetiers de mise scène
autour d'un fragment de texte du répertoire moderne et contemporain. J'ai
ainsi pu assister aux premières recherches , aux répétitions et à un large
extrait de la  représentation finale du UBU monté par feu Victor Garcia (
qui faisait ses débuts parisiens ) et Jérome Savary qui effectivement ft la
scénographie. Jérome était marié à une actrice mexicaine, au visage
aztèque, très sculptural et qui jouait dans le spectacle.  Je précise cela
car les éléments scénographiques (costumes et accessoires) étaient dans des
couleurs acidulées, genre carnaval mexicain, travaillé dans une matière
terreuse et mate et des tons: tête de mort en sucre, fuascia, vert acide,
bleu lunaire, vieux rose, blanc cassé...

Je me souviens très vivement des costumes (fait de bric et de broc)
extravagants, baroques. On avait le sentiment que les interprètes étaient
vêtus de feuilles de parchemins, tantôt croustillants tantôt satinés. Il y
avait tout un jeu de breloques et d'accessoires fétiches, faits d'ossements
rosâtres raccordés par des fils de fer. En particulier, j'ai souvenance
d'une chevauchée macabre et bruyante : la silhouette d'un  cheval faite
d'ossements dans des matériaux composites de pacotille (on avait peu de
moyens). Cette carcasse chevaline était suspendue autour de la taille d'un
acteur. Sa structure flottante s'agitait beaucoup.
Le jeu des interprètes était tout aussi bruyant que le branlebas des
accessoires. Un phrasé rapide, saccadé, projeté trop compulsivement pour la
petite scène frontale et sans profondeur sur laquelle tout se jouait...
C'était "théâtral" et déjà Savary annonçait son esthétique de circus
festif, proche du cabaret, et Garcia, le  cérémoniel magistral et
tauromachique qui allait suivre.

Pendant les répétitions, Victor Garcia criait beaucoup. Il donnait même des
coups de pied aux acteurs pour les faire travailler plus vite, pour les
précipiter vers une forme d'extravagance incantatoire. Ils jouaient dans un
mélange d'espagnol et de français ou ai-je eu cette sensation à cause du
fort accent hispanique de certains interprêtes. Cet Ubu avait un goût de
messe noire, et je crois même qu'il y eu comme un ange luciférien qui
déploya ses aîles. J'avais le sentiment d'une démesure rituelle superposée
au texte de Jarry.
Tout servait un désir de débordement. Ce n'est que plus tard, en lisant le
manifeste du Théâtre Panique,  mouvement développé à Mexico autour du
cinéaste et homme de théâtre Jodorowski  que je perçu l'alliance formelle
et existentielle qui les travaillait tous.
Enfin, un petit détail qui m'impressionna alors, lorsqu'à la fin de la
représentation Garcia vint saluer, par plusieurs fois, il baissait la tête
presque jusqu'à terre, comme un mannequinquin qui se serait cassé en
deux,puis, il relevait son buste, torréador victorieux au milieu de
l'arène.
Bien à vous,
Serge

Serge Ouaknine
Montreal (Quebec) Canada
Email : r34424@er.uqam.ca

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