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Re: vos réactions , enseigner créer OK... Serge Ouaknine



Pour Isabelle Carpentier et Queatre...

Date: Wed, 29 Mar 2000 09:48:27 -0500
To: queatre@uqam.ca
From: Serge Ouaknine <r34424@er.uqam.ca>
Subject: Re: vos réactions...enseigner... créer...
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Pour Isabelle Carpentier et Queatre...

Bonjour,
J'endends la part légitime de votre colère. Permettez-moi d'y répondre.
La question n'est pas dans l'institution mais dans l'attitude de l'être,
qu'il soit pédagogue ou artisteŠ
La pédagogie est un lieu de création si le regard du pédagogue est
créateur, s'il entend innovation et découverte  dans la promesse de
l'autre, l'enfant. Ce n'est pas seulement une question d'écoute mais aussi
de moyens.  Et ici les choses avancent entre lacées. Tant qu'un
enseignement se réduit à une question de transmettre "la matière"  il y
manquera un petit quelque chose, que les artistes pourront toujours
réclamer comme étant de leur " fief ". Ce " quelque chose " n'est pas un
territoire corporatif, il peut devenir un métier avec l'expérience.  Tout
est dans la perception et la traduction de cette perception. Mais il faut
aussi connaître sa matière ( ou être à l'écoute des questions vives qui
nous y interpellent) Š.
On nage en plein paradoxe. D'un côté il faut et de l'autre cela ne suffit pas.

Nadia Boulanger, a Paris, a formé les plus grand pianistes du XXe siècle,
alors que sa carrière "professionnelle " (au sens spectaculaire et
commercial) est plutôt modeste - mais ses interprétations de Sati sont plus
sublimes de notre temps - juste un seul disque introuvable.  Et voila une
artiste qui décide de demeurer modeste mais de transmettre  et de révéler
la musique chez ses élèves... qui tous ou presque sont devenus prestigieux.

Certains acteurs ou metteurs en scène ont un génie propre, mais tous ne
sont pas de bons pédagogues de leur art. Toutefois je constate, qu'au XXe
siècle les meilleurs metteurs en scène ont été des transmetteurs et des
explorateurs de connaissance. Je constate qu'artistes et pédagogues
enseignent bien ce qu'ils ne connaissent "pas encore", et qui demeure une
énigme, une interrogation. Une découverte ou une "réparation symbolique",
en marche. Celui qui enseigne apprend ce qu'il ne savait pas de lui-même et
de la discipline par laquelle il exerce ses propres questions.
Ce que j'affirme ici va à l'encontre de toutes les prétendues "sciences de
l'éducation". Le pédagogue/créateur transmet avec une partie de savoir et
une plus grosse partie de méconnaissance. L'intuition du à-découvrir permet
l'expérience. En art comme en sciences, la découverte est précédée d'un non
savoir qui postule son inconnu avec une " certitude " ouverte. C'est le
non-savoir du pédagogue qui permet la bonne pédagogie, mais le non-savoir
n'est pas l'ignorance. Pour transmettre il faut aimer l'inconnu.
Le non savoir est seulement la promesse que porte une question bien
transmise et qui, de fait, nous travaille. Un artiste, comme un enseignant,
est travaillé par ce qu'il n'a pas encore intégré et reconnu en lui.  Pour
jouer ce jeu qui va du méconnu à la connaissance, il faut, certes, une
certaine préparation. Certains passent pas des maîtres, des écoles ou sur
le tasŠau fil des essais et erreurs.
Tous les docteurs n'ont pas le talent d'un bon diagnostique, mais c'est sur
le terrain de l'hôpital que le corps "malade" enseigne au médecin sa
lecture.Š

Aucune institution ne garantit  la fécondité des élèves qu'elle produit.
La fécondité est une attitude supplémentaire au savoir premier, tout comme
la création ou la pédagogie mûrissent sur le champ périlleux de la
rencontre. La foi, l'enthousiasme, les rencontres et la pratique aident,
mais aussi l'obscurité et la blessure intime de l'enseignant comme de
l'artiste feront germer des lotus réparateurs. Il s'agit de distinguer
simultanément le passage obligé d'une certaine maîtrise technique et le
chemin particulier de l'être qui s'y glisse et la transforme, la forme est
réinventée par le désir.

Une institution ne peut donner qu'une certaine discipline, un passage, un
accès et des questionsŠ et toutes ne l'accomplissent pas vraiment  . C'est
pour cela que les artistes sont toujours en quête de classes de maître, ou
d'un nouveau défi. Tout comme un "bon"  enseignant (quand il lui reste du
temps) va chercher à combler ce qui le travaille, le transforme  pour
transmettre encore autre chose à ses élèves.

Comprenez vous la différence ? Il y des lettrés ennuyeux comme la pluie,
vous en voyez tous autour de vous et des artistes et profs gonflés de leur
vanité, même s'ils ont savoir et talent.
C'est la part non apprise qui fait un bon pédagogue... Avec le temps, cet
écart diminue. Et le non savoir devient maîtrise. Ainsi, à l'Éducation
nationale on peut enseigner tout aussi " bien" que dans un Conservatoire
(tous les lieux ont leurs préjudices et contraintes de survie), l'enjeu est
de savoir si on enseigne la question ou la réponse et quelle part de soi on
y con/sacre.

Un artiste marche avec sa question et il la reportera sans cesse, face à
une réponse qui ne révèle qu'une partie seulement de la connaissance
convoitée. Un pédagogue créateur agit de même. Il enlève sa classe, si sa
relation et son savoir vont en maintenant (plus de questions que de
réponses), si sa passion ne diminue pas. Beaucoup d'enseignants sont des
artistes qui ont eu peur des risques existentiels de la création, et qu'ils
circonvoluent, en en transmettant les énigmes. Il est toujours préférable
pour eux, d'une manière ou d'une autre, de chercher à confronter  et à
maîtriser un médium (même en dehors de la discipline), pour dépasser le
niveau " cliché " de l'attitude perceptive et s'ouvrir à la part inconnue
de la discipline. L'enseignant qui fait cela est un artiste. Lui retirer
cela c'est l'asphyxier.
ussi c'est de courage (et d'encouragement) qu'artistes et enseignants ont
le plus besoin, car l'élève grandit avec lui. Entendez-vous ce que la
re-connaissance peut donner de courage!
Il s'agit de courage devant le non -savoir, devant le vide du geste à
venir. Mais cette peur je la vois tous les jours en moi et  chez les
comédiens, enseignants et artistes. La seule chose qui sépare un enseignant
d'un artiste est une relation différente de soi face à la mort de soi. Les
rouages par lesquels passent la connaissance (qualitative) ne sont toujours
ceux du savoir (quantitatif). Il faut aussi un certain non-savoir pour
confronter la connaissance en marche.
L'énonciation d'une matière (fut-elle magistrale et professionnelle) ne
résout rien s'il elle n'entend pas la marge de celui/celle qui accède à la
page inachevée de soi que toute expérience théâtrale provoque.

Aussi cher amis, ce débat est stérile aussi longtemps que vous attendez la
réponse du dehors.
La sédentarité tue la création  et un excès de nomadisme ne permet pas le
dépôt de l'expérience. Il y va de l'écoute créative du chamelierŠ et
parfois, les chameaux en savent davantage et ne le montrent pas.
bien à vous
Serge
===========
 >Je trouve que le message que vous avez reçu est d'une violence envers tous
>ceux qui s'intéresse au théâtre, masi qui ne sont pas nécessairement des
>comédiens. J'approuve tout à fait le point de vue que vous émettez dans
>votre réponse. Je suis moi-même professeur de théâtre et pourtant je ne
>suis pas une comédienne. Cependant, je me crois capable d'initier des
>jeunes et même des adultes à l'art dramatique. Il est certain que je ne
>peux peut-être pas tout leur montrer, mais les initier, les familiariser
>avec l'art théâtral ne demande pas nécessairement une formation en jeu.
>J'ai personnellement eu des professeurs de théâtre qui n'étaient pas de
>comédiens et je n'en ai pas souffert. Il faudrait, à mon avis, savoir ce ue
>la personne exige vraiment des professeurs d'art dramatique et quels sont
>les objectifs fixés pour les jeunes dans une telle démarche.
>En tout cas, je trouve que son jugement est très sévère à l'endroit des
>professeurs et j'aimerais bien savoir si c'est par frustration qu'il a
>écrit son message.
>Une fille  fâchée de savoir que son travail est considéré comme de la merde
>parce qu'elle n'a pas fait le conservatoire...
Isabelle Carpentier
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