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La littérature est inutile ... Eric St-Jean



Bonjour à tous...

Voici un article fort intéressant paru dans le quotidien montréalais LE 
DEVOIR. J'aimerais bien savoir ce que vous en pensez: l'art est-il inutile à 
sa societe ? Est-ce la vie qui imite l'art ou l'art qui imite la vie ?



"La littérature est inutile"


Gilles Marcotte
LE DEVOIR


Le samedi 6 mai 2000

Il y a une idée à la fois très simple et très dangereuse - les idées simples 
sont presque toujours dangereuses - qui est propagée depuis quelques 
décennies par les discours sur l'art. Elle veut que la littérature, le 
théâtre, la peinture et la sculpture, pour ne citer que ceux-là, aient pour 
mission de nous rendre meilleurs, de transformer le monde, de le purger des 
maux qui l'accablent, enfin de l'entraîner vers un avenir meilleur.

Je lisais par exemple il y a quelque temps, dans le texte officiel de la 
Journée mondiale du théâtre, cette définition en quatre infinitifs du rôle 
du théâtre: «Accuser. Dénoncer. Provoquer. Déranger.» Le théâtre aurait donc 
pour devoir et pour effet de sortir les spectateurs de leur somnolence et de 
leur bonne conscience, comme on le recommandait autrefois aux prédicateurs 
des retraites paroissiales. L'art au service de la morale, en somme. La 
morale n'est plus tout à fait ce qu'elle était à l'époque où on a inventé 
cette formule célèbre, mais peu importe: l'important, c'est que l'art nous 
fasse la leçon. (Mais contre qui, contre quoi s'élève l'accusation dans Les 
Belles-Soeurs de Michel Tremblay? dans Les Mains sales de Jean-Paul Sartre?)

Mon deuxième exemple, je le trouve dans un programme de théâtre. Je ne vais 
pas souvent au théâtre, mais quand j'y vais, je travaille fort, rien ne doit 
m'échapper, je lis tout et j'écoute de toutes mes oreilles. Dans ce 
programme, d'ailleurs beaucoup mieux écrit que le texte précédemment cité, 
par un intellectuel de très bonne classe, je lis que l'auteur «poursuit 
[dans son oeuvre et non pas à ses moments perdus] une réflexion sur le rôle 
de la femme dans la société contemporaine». Voilà qui est louable. Que 
serait un dramaturge s'il n'était pas avant tout penseur, s'il ne 
transportait pas sur la scène ses précieuses réflexions sur les problèmes 
les plus aigus de notre époque? Non seulement le théâtre doit nous 
moraliser, il a également pour fonction de nous instruire, de nous faire 
penser, de nous engager dans un travail de réflexion. Si les spectateurs 
n'ont pas le front soucieux, en sortant de la salle, c'est qu'ils n'ont pas 
compris la pièce qui leur était présentée. Ils devraient se sentir 
coupables.

Mon troisième exemple est tiré d'un domaine très différent du théâtre, bien 
qu'y apparaisse le nom d'un grand décorateur, Michel Goulet. Mais il s'agit 
ici de sa sculpture. «Chaque oeuvre de Michel Goulet, écrit-on, a pour 
fonction de nous amener à réfléchir [encore!] sur notre raison d'être et sur 
les motifs qui nous incitent à façonner incessamment un monde correspondant 
aux multiples images que nous avons de nous.» La phrase est peut-être 
compliquée - les critiques d'art ont parfois la main un peu lourde -, mais 
on réussit tout de même à comprendre que, pour l'auteur de cette prose 
critique, sculpture et pensée ont beaucoup en commun. Qui sommes-nous? d'où 
venons-nous? où allons-nous?, demandait un auteur beaucoup lu au temps de 
mes études classiques. Nous faisions des blagues à ce sujet. Nous avions 
tort. Nous ne pouvions pas prévoir, pauvres innocents, que les questions de 
l'abbé Moreux se retrouveraient un jour dans les chaises de Michel Goulet.

Je ne cite que des exemples locaux, mais on aurait tort de croire que le 
rôle attribué à l'art de nous moraliser, de nous instruire, de nous induire 
en tentation philosophique, est une spécialité québécoise. Non, certes. Des 
échos de ces discours se font entendre partout: c'est une invention moderne. 
Mais voilà, nous les Québécois, nous sommes les plus modernes des modernes, 
nous avons tendance à mettre tous nos oeufs dans le même panier moderne, 
avec les risques que cela comporte. Nous voulons qu'elle serve, cette 
culture si lourdement subventionnée (mais pas encore assez, d'après ce que 
j'entends), si difficile à tenir à flot. Elle doit avoir des retombées (quel 
beau mot!) économiques, intellectuelles, nationales, sociales, spirituelles. 
Elle doit nous en donner pour notre argent.

On aura peut-être soupçonné que mon idée à moi, sur cette question, est un 
peu différente. Je la résumerai en citant la réponse du poète américain 
Wallace Stevens - il avait l'excuse, pour ainsi dire, d'être vice-président 
d'une compagnie d'assurances - à une question portant sur les obligations du 
poète à l'égard de sa société: «He has none.»

Il faut le répéter sur tous les tons, aujourd'hui plus que jamais: la 
littérature, le théâtre, la peinture, la sculpture sont inutiles, ne servent 
à rien. On pourra trouver des grains de sagesse dans les romans de Robertson 
Davies; découvrir les premiers mouvements de la modernisation de la société 
québécoise dans le Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy; réchauffer sa foi 
nationaliste en relisant les poèmes de Gaston Miron; trouver des 
renseignements fort intéressants sur Haïti dans les romans d'Émile Ollivier. 
Mais si on ne lit que ce genre de chose dans un roman ou un recueil de 
poèmes, on ne l'aura pas vraiment lu, parce que leur raison d'être ne réside 
pas dans ces petits profits, ils n'offrent rien qui ressemble à une 
solution, à une conclusion. Le cheminement que nous propose le roman est 
celui qui va de «rien n'est simple» à «tout se complique» (on aura reconnu, 
je l'espère, les titres des magnifiques albums de Sempé). Northrop Frye 
disait que, parmi les retombées de la littérature, la plus importante, après 
l'exploration de la langue, était la tolérance. Encore faut-il l'entendre de 
façon radicale. L'oeuvre authentiquement littéraire est celle qui rend le 
jugement impossible. Si vous sortez du roman de Flaubert en ayant 
l'impression d'avoir compris Emma Bovary et d'être en mesure de porter sur 
elle un jugement, de savoir ce qu'elle aurait dû faire pour ne pas tourner 
mal, c'est que vous n'avez pas lu un roman mais une histoire de cas.

Non, la littérature n'est pas utile. Elle est, plus modestement, nécessaire. 
Elle nous apprend à lire dans le monde ce que, précisément, les discours 
moralisateurs écartent avec toute l'énergie dont ils sont capables: la 
complexité, l'infinie complexité de l'aventure humaine.

©Le Devoir


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