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Re: ART, SOCIETE, UTILITE Jean Reinert



Bonjour,
je réagis ici, entre autres, à l'article de Nicolas Roméas (qui était paru
dans Cassandre, non?) dont je me sens proche par la sensibilité, en
particulier sur l'ancrage de l'art dans la vie et le rejet d'une conception
élitaire de l'art, en particulier pour ce qui crée de la valeur et définit
la culture dominante mais qui me semble aussi porteur de contradictions -ou
bien est-ce que j'interprète mal ?
Je m'exprime ici en tant qu'auteur, donc avec un point de vue qui est "d'un
bout de la lorgnette".
Faire prendre conscience, transmettre un message ou éduquer est le champ
d'action du militant, du psychanalyste ou du pédagogue et n'a rien à voir
avec la démarche artistique. C'est pourquoi "l'efficacité politique d'une
œuvre" est une considération de sociologie qu'on peut faire a posteriori
mais qui ne sera un critère d'évaluation que dans un système totalitaire.
Ceci n'est pas dire que l'art (et surtout l'art du théâtre!) n'a pas à
"brasser" du politique tout comme du social, de l'historique, du mythique.
Il y a une honnêteté de l'artiste qui est de proposer un objet (l'œuvre
précisément), un objet qui n'est pas de l'ordre de l'utile et encore moins
du nécessaire, un objet défini, suffisamment défini pour que les
spectateurs, un public, les amateurs, les curieux... puissent se déterminer
par rapport a lui, c'est à dire se faire une opinion, que ce soit en tant
que citoyen(ne), qu'homme, que père, qu'amant(e), qu'esthète, que croyant,
qu'athée.... selon le champ de la vie que l'œuvre investigue, et du coup
investit si elle est effectivement reçu d'un public. C'est parce l'œuvre,
quand elle "apparaît", ne correspond ni à une utilité, ni à une demande que
le risque de l'artiste (et ce risque, il doit l'assumer) est que son œuvre
soit ignorée. En son temps, l'art de Van Gogh ne répondait ni à une demande,
ni à une utilité, même si dans le nôtre il apparaît comme une nécessité.
Pourquoi honnêteté ? Parce qu'on assiste actuellement à un art de la
mystification où il s'agit pour l'artiste de se faire valoir en tant
qu'artiste, l'œuvre étant suffisamment indéfinie pour ne pas provoquer
d'avis. Combien de manifestations artistiques (je ne veux pas parler ici du
divertissement) dont on ressort sans opinion: on a consommé de l'art comme
du pope corn, pourquoi pas cela plutôt qu'autre chose? avec le vague
sentiment qu'on appartient aux "happy fews", aux initiés, puisque c'est ce
que prétendent des voix "autorisées", en tout cas s'autorisant de
professions de foi ou de singularités biographiques. Là encore je trouve
qu'a posteriori, la démonstration de Duchamp était nécessaire, et plus
proche de nous, celle de Toroni. (Il faudra un jour énoncer l'Axiome de
Toroni pour pouvoir décrire l'état d'aberration de notre système
d'évaluation artistique. Belle tâche pour les sociologues, mais ce qu'on
peut constater dès aujourd'hui, c'est que les gêneurs, c'est à dire le
public, en a été évacué.)
C'est pourquoi je doute qu'on puisse s'en remettre à une "révolution
copernicienne des esprits" pour pouvoir accueillir "la révolution
esthétique". Est-ce au public de se révolutionner l'esprit pour être capable
d'accueillir l'art de demain? L'art n'a pas à être mis sur un piédestal où
il se meurt. Ce n'est pas non plus prendre beaucoup de risque que dire que
"les formes de l'art d'aujourd'hui viennent de notre futur". S'il s'agit de
signifier que ce qui sera reconnu dans l'avenir comme art de notre époque
est ce qui survivra à l'épreuve du temps, c'est une manière relativiste
d'énoncer une antienne.
Le nouveau n'est pas un critère en soi, sauf pour des institutionnels et des
marchands mus essentiellement par la crainte (de rater précisément la
nouveauté) : s'agit-il pour l'œuvre d'art d'en mettre plein la vue ou
d'instaurer un dialogue entre elle et son public (dialogue en ce sens que,
comme objet symbolique, elle pose des questions et propose des réponses)? Ce
n'est pas la même chose car en "mettre plein la vue", c'est aussi l'art
d'abuser le "gogo". En particulier, quand le nouveau est de l'ancien
badigeonné en couleurs fluos et qu'on se garde bien d'annoncer la couleur!
Ce qui est essentiel pour que l'art vive, c'est que puisse coexister toutes
les formes d'expression que suscite une époque, et qu'elles puissent aussi
coexister dans une possibilité de rencontre avec un public. Le
"passéisme"(les "forces du passé") a été l'argument des sociétés
totalitaires pour écarter les œuvres qui les dérangeaient. Sous couvert de
"révolution" et de "nouveauté", nos sociétés libérales font bien en sorte
que le champ de l'art ne perturbe pas leur marche vers leurs lendemains
claironnants.
Bien cordialement à tous,
Jean Reinert
Em : jreinert@wanadoo.fr
"jr dramaturgie" :    http://perso.wanadoo.fr/jean.reinert/

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