référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2001-03/msg00038.html
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Pour en finir avec « lindigène » serge ouaknine



POUR EN FINIR AVEC « L’INDIGÈNE » ?

par Serge Ouaknine

Je souhaite faire une mise au point sur ce débat de "théâtre indigène" que j'ai
un peu provoqué.  Au départ, j'ai été étonné en lisant une lettre d’un de nos
membres,  qu'un Festival en Norvège, à Tromsoë, puisse s'appeler Festival de
théâtre indigène. J'imagine qu'on entend par là « autochtone» ou « ethnique »
ou « différent »…  mais de quoi et vis à vis de qui ?…. Aujourd’hui ce concept
est flou mais il est connoté historiquement  de références péjoratives qui
courent toujours … J’ai donc demandé des précisions.  Car notre interlocuteur
souhaite qu’on lui suggère des troupes «  indigènes »… Mais qui, bonnes gens ?
Le théâtre de Cucugnan, les Gilles de Dunkerque, le théâtre Inuit du Québec,
une pièce de Michel Tremblay joué en joual, un spectacle de No (on ne peut pas
faire plus indigène que  ça!), le Théâtre d’oiseaux de l’Amazonie brésilienne,
ou un texte polonais monté par un parisien… 
Qui au passage du millénaire est encore indigène ? De quoi et de qui… À l’heure
d’une concentration des pouvoirs économiques et culturels (la globalisation du
capitalisme sauvage),  à l ‘heure de la Mondiovision et du marketing de la
culture comme effet spectaculaire, qui peut nommer  « un tel » «  indigène » ?
D’ou ? On est tous dans le presque même panier d’une culture bicéphales et à
deux vitesses :
 
1) les cultures officielles avec une planétarisation des réseaux (d’un festival
à l’autre,  on fait circuler les mêmes produits)  
2) les cultures de résistance, de différence ou déviance, toutes les causes
minoritaires, les arts frontières…

Les  « indigènes » aujourd’hui sont des  sans pouvoirs délocalisés, quant aux «
officiels » (ceux qui créent le dénotations) ils sont les acteurs sociaux d’une
vaste entreprise d’hégémonie culturelle… Dans ce schisme, les premiers tentent
d’être reconnus pas les seconds (voir par exemple la vingtaine de shows de la 
programmation officielle du Festival d’Avignon (les officiels de la
sédentarité) et les 300 à 400 spectacles du off et off off qui déambulent dans
les rues (les officieux du nomadisme) et dont la presse ne parle pas (ou
presque jamais)…  

On le voit, le concept  « d’indigène » aujourd’hui, dépasse celui de
l’appartenance ethnique, linguistique, folklorique ou raciale… La différence
culturelle est économique et politique, avec des esthétiques différentes, des
alliances de réseaux différents ou la couleurs d epeau ou la langues sont des
effets seconds et non plus premiers… malgré la présence ou résurgence
d’expressions culturelles locales, leurs diffusion et récupération massives… 

Un théâtre indigène est-ce celui de quelqu’un qui n’est pas *encore* récupéré
dans le fast-food programmé de la cyberculture jetable, ou est-ce au contraire
un théâtre de résistance à la planétarisation des clichés ( et alors le local,
comme le nationalisme ou l’écologisme) sont des métastases indigènes pour
contre-carrer un sentiment de perte d ‘identité… Ou encore l’indigène est tout
ce qui n’est pas le « main stream », ce qui est ignoré par les médias, tous les
théâtres du bricolage sans fric face aux théâtres de riches avec des budgets
faramineux sur le technologique et le scénographique… ?  L’indigène serait donc
cet autochtone naïf qui n’aurait pas embarqué dans la société du spectacle, le
spectaculaire à effets kitschs, des effets où l’identité a renoncé à tout
combat… L’indigène est-ce donc cet « indien urbain » , ce zonard métis, le
dernier résidu d’une société agraire de type orale et non cyber-alphabétisé : 
les Touaregs, les Lapons, les  Peules de la savane africaine, les Cojas
d’Argentine..

Nous sommes devenus une société d’indigènes anonymes sans pouvoir ( 80%)  face
à des exogènes au pouvoir tout aussi anonyme mais réels ( 20%). Le théâtre
indigène serait-il donc celui qui pose des questions ? Et l’autre, les
différents réseaux du  « même frame » celui qui a déjà les réponses du
plouto-centrisme (de Ploutos, en grec, l’argent) avec son cortège rassurant de
grandes œuvres universelles tragi-comiques…  

Vous l’aurez perçu, je déplace le concept ethnique d’indigène en lui donnant
une épaisseur économique actuelle et une chair sociale planétaire… Ceci
pourrait expliquer, en partie, un certain retour au tribalisme, à une
carnavalisation des enjeux sociaux, un regain du paraître de type médiéval qui
sont le propre des cultures de résistance indigène (post marxienne) Par
exemple, au Québec le théâtre joual des années soixante, fut une forme de
résistance indigène (c’est ainsi que se fit le passage politique et conceptuel
de Canadien francophone à celui de Québécois) pour se démarquer des pouvoirs
anglophones… Précisément, pour répondre au nivellement des cultures « indigènes
» par la mondialisation de « La » culture Hollywood / Disney ?
De ce point de vue, pour les Majors de Hollywood ou de Broadway,  les Européens
( et la terre entière après eux) sont des « indigènes » dont il faut conquérir
le marché.  

Il y  a donc des pouvoirs locaux se servant du concept vague de post-modernité
( Oslo = Paris = Moscou = Vienne …)   face à  d’autres locaux dit indigènes
mais culturellement et économiquement exclus ( Ouagadougou = Tromsoë = Chiapas
= Botswana). Un indigène c’est tout ce qui n’est pas un col blanc du pouvoir
culturel global,  anonyme,très fan, très mode, très « in ». Il y a la culture
urbaine des grandes métropoles et les provinciaux, les ethno -linguistiques,
les raciaux sous économiques…des périphéries de centre de pouvoirs. Les jeunes
désœuvrés des banlieues sont les indigènes de l’exclusion. 
En France, on continue de parler encore de « théâtre de province », malgré
trente ans de politique de décentralisation, tant le « parisianisme » se prend
pour La culture française universelle,  source de la création et de la pensée…
face à un monde indigène périphérique… Tout ce qui est  belge, suisse, ou
québécois c’est du francophone « indigène » pour un parler parisien…

C ‘est ça un peu que j’ai pressenti dans ce Festival indigène de Tromsoë. Mais 
il se peut que j’ai tort, et c’est pour cela que j’ai posé la question :
Qu’est-ce qu’un indigène.? 

Aussi je suis incapable de savoir qui il convient d’ envoyer à ce festival
indigène de Tromsoe : peut-être la fanfare du Carnaval de Nice suivis de ses
chars allégoriques… 

Oui, Shakespeare est à la fois un indigène du bord  de la Tamise et aussi le
plus bel ambassadeur d'une Italie où il n'a jamais mis les pieds. Oui, il est
d'ici et d’ailleurs en même temps. C'est ça le génie et la marque de l’art.
Mais qui inviterait Shakespoeare dans un Festival de théâtre indigène… C’était
il y a quatre siècles… J'ai ironisé en demandant : Combien de temps faut-il
être au même endroit pour être un indigène... Vous l’avez saisi, un indigène ce
n’est plus l’être d’un lieu mais un état d’être… Mais est-ce vraiment cela ?

Jusqu’à hier, une vieille science anthropologique nous disait qu’un Norvégien
d'Oslo est un indigène d’Oslo, et qu’un Lapon de Tromsoë est un indigène
d’au-delà du cercle polaire…Ça c’était le concept, quand la culture se
définissait par des clivages et des hégémonies liés à des notions territoriales
du pouvoir et de la  culture. Peut-on encore parler de cultures ou de
civilisations, ou de globalisation mercantile du spectaculaire et non de l’art
du spectacle… Je crois entendre que la définition ethnique de l’indigène est un
reste de pensée coloniale…  Les Empires se sont déplacés .... 
Aussi si l’on organise un Festival qui se dit de « théâtres indigènes», je me
sens l’obligation absolue de demander des comptes car le vocabulaire n'est
jamais neutre. Ce mot est chargé de trop de douleur pour demeurer innocent. Et
je repose ma question. Gens de théâtre, vous qui savez le poids des mots, la
parole a-t-elle tant glissé du côté impérial  pour taire ce qui se joue entre
le concept et sa représentation…
Bien à vous,
Serge Ouaknine





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Serge Ouaknine - Montpellier - France

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