référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2002-03/msg00015.html
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RE: MISE EN ABYME : La double vie de Veronique serge ouaknine



Myse en abyme : La double vie de Véronique
Serge Ouaknine

J’ai vu comme vous  le film de Kieslowski. Il s’agit davantage d’un
«enchâssement » que d’une « mise en abyme ». En effet,  dans la mise en abyme, 
c’est le récit dans le récit qui annule l’idée de construction de la fable.
Dans la mise en abyme, le propos se regarde devenir un propos mais ne s’énonce
pas vraiment. C’est un trait propre à l’art baroque : le doute métaphysique sur
la possibilité même d’un Créateur annule l’exposition d’un sens achevé.  Ce
doute se poursuit par une certaine rhétorique moderne qui tout pareillement
déconstruit toute possible énonciation édifiante, toute possible parole
fondatrice… Si le verbe n’est pas créateur le sujet humain n’est que verbiage.
Tentation vaine. Jeu de miroir sans objet… Ce doute de la parole fait se
replier en son propre miroir les apparences du corps... Magnificence du reflet
et non du sujet, du spectaculaire comme effet d’effets et non comme médiation
du message. Le portrait ( la véronique) fait narration par jeu de miroir. 
  
Dans les dispositifs modernes, nous constatons une forme d’auto-réflexivité
(voir les ouvrages brillants de Wladimir Krysinski sur le roman et théâtre
moderne)  dont Pirandello, Genet, Gombrowycz etc sont quelques figures
exemplaires… Chez eux, le narrateur observe ou est observé dans son effort
d’énonciation. Le théâtre est ses personnages se montrent comme tel essayant de
se construire,  et se dé-font,  par jeu d’illusion ou auto-réflexion, pour dire
en définitive, la vacuité ou l’impossibilité de son propos. La mise en abyme
(le théâtre dans le théâtre) est au service de ses stratagèmes. Voire « Le
Balcon »;  « Les Bonnes »; « Les Nègres »  de Jean Genet ou « Six personnages
en quête d’auteur » de Pirandello, ou « Opérette » de Gombrowycz…. Dans le film
de Kieslowski, « La double vie de Véronique », malgré les apparences, il s’agit
d’autre chose.  Les jeux  de double et de miroir que vous évoquez me semblent
d’une autre nature.  Le contraire d’un  doute, une énonciation théologique. 
Revenons à la « nature » du procédé de la mise en abyme. Et nous verrons que le
film n’en est pas une. En effet, si la mise en abyme consiste à montrer la
chose en train de se dé-faire ou de ne pas pouvoir se faire, ce n’est pas le
cas du film « La double vie de Véronique ». Certes une poupée russe dans une
poupée russe renvoie à l’idée d’infini… mais non à celle  de sa disparition.
Elle tend vers l’infini par l’enchâssement de l’objet vers lui-même. Dans le
film de Kieslowski le procédé  ne montre pas l’objet-personnage en voie de
déconstruction, ou de fuite, ou d’auto-annulation, même si le film désigne
Véronique comme double d’une « autre »Véronique.  Le double n’est pas un miroir
vide, un jeu sans objet,  mais un jeu de reflets où c’est le temps qui s’abolit
et non le personnage qui s’auto-annule. Le film ne montre pas le personnage
comme illusion du personnage mais désigne plutôt une transsubstantiation du
temps. Le vécu temporel. Le temps qui travaille le sujet et non le récit de sa
vie impossible.  Le temps simultanément comme instance d’un calvaire (l’époque
de la guerre, l’histoire tragique européenne) et sa « suspension » en même
temps. Passage du chemin de croix de Véronique à son salut, au-delà et
par-delà, la mort. 

Véronique n’incruste pas Véronique pour la montrer illusoire mais seulement
sainte, éternelle, représentable dans une double et simultanée temporalité.
Elle fut, elle est  et sera. La victoire est sur la mortalité du corps et non
sur l’illusion de ses représentations… À la fin du film on comprend que les
deux Véronique n’en sont qu’une et que le retour de l’une au-delà de la mort
efface la tragédie de l’autre. Véronique et Véronique se confondent, c’est cela
la double nature de l’incarnation et de la mort et résurrection. 

Le thème de Véronique est fondamentalement chrétien. C’est la bonté de la
sainte qui essuie la sueur sur le visage de Jésus sur son chemin de croix.
Véronique est révélée à elle-même, à sa vraie nature, par l’icône du visage de
Jésus qui déteint sur son tissu et y demeure… éternellement. Comme merci à son
geste et miracle de sa nature divine... Dans le film, l’âme de Véronique accède
à une forme de transcendance et d’état de vie intemporelle. La nature de l’une
déteint sur la nature de l’autre. C’est un enchâssement de visages qui annule
l’état temporaire et passager du corps. Ce n’est donc pas la mise en abyme de
son apparence, au contraire, Véronique rencontre et à rendez-vous avec sa
propre vie, avec sa propre essence spirituelle. Le contraire du doute moderne. 

Si les Véronique n’en sont qu’une, ce n’est donc pas « une mise en abyme » du
personnage par le narrateur ou par le film mais, au contraire, un changement de
point de vue et non l’annulation du point de vue.  Catholique polonais,
l’auteur exprime ici une idée de résurrection sur le fond thématique du chemin
de croix qui est pour lui la vie, et au-delà, le chemin de croix de l’histoire
de la Pologne. Véronique est donc une figure emblématiquement nationale. Une
histoire ré-incarnée. La scène presque finale où Véronique de Paris,  morte
prend l’autobus en lieu de Véronique polonaise (ou le contraire?), sur la place
du marché de Krakovi, dit bien que les espaces s’annulent, car les temps se
réunissent en une seule « icône ». L’âme qui ne meurt pas n’a pas de frontière
géographique, moins encore temporelle…. C’est en ce moment miroir que Véronique
accède à la totalité de sa vie. Bien qu’apparemment tout semble coïncider pour
faire du « film dans le film » une forme de pirandellisme.…, j’entends qu’ici,
l'auteur nous désigne une forme de passage à la transcendance.  Véronique morte
accède à la Véronique éternelle qui regarde simultanément son propre chemin.  
Ce télescopage, cet enchâssement d’une Véronique dans une autre, augure
davantage une « résolution symbolique », un passage initiatique de la vie à la
mort et vice-versa. La boucle n’annule pas Véronique mais fait entendre son
élévation à un autre monde, à une « autre nature » où c’est le propre du temps
qui change et non le récit qui se décompose. 

L’auto annulation dont procède la « mise en abyme » moderne renvoie à un vide.
Et ici, tout au contraire, le récit se résout en une plénitude. Il me semble
que le propos du cinéaste soit un enchâssement du temps en une éclipse du
temps, un télescopage où le « vécu » change seulement d’état. Les temps ne sont
pas non plus des  flash-back, ou flash-forward -- simples procédés narratifs du
cinéma linéaire classique. Non. C’est un film dit « d’art » dont la texture, la
chromaticité et le procédé narratif  se déplacent sur le plan du « sacré » et
non du doute profane. En de nombreuses entrevues, peu avant sa mort, Kieslowski
énonçait son désespoir devant un monde moderne déserté de foi spirituelle.
C’est ici qu’il faut comprendre le credo très profondément polonais de ce
portrait métaphorique de la résurrection. Car le temps n’est pas linéaire mais
se désigne et se révèle -- semblable au négatif d’un film qui, alchimiquement,
d’obscur, accède à  la clarté de l’image réelle… Cette sur-exposition des
Véronique en montre seulement la véritable lumière.
Bien à vous,
Serge Ouaknine

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 --- Nicolas Clarens <nc@cranleigh.org> a écrit : > Bonjour,
> je viens de lire un article concernant la mise en
> abîme et j'aurais aime avoir quelques précisions
> sur ce procède si cela ne vous dérange pas!
> Actuellement, je prépare un cours pour des élèves
> de terminale sur le film de k. Kieslowski " la
> double vie de véronique" 1991. Il me semble que
> dans ce film, on peut effectivement parler de mise
> en abîme quand, au cœur du film, il y a une scène
> qui représente en fin de compte la totalité du
> film (a savoir une jeune femme qui meurt en se
> donnant totalement a sa passion (la musique) avant
> de se transformer en une autre personne. (d'ou le
> titre la double vie.).)
> Connaîtriez-vous ce film par hasard?
> que pensez-vous de ma modeste analyse? La mise en
> abîme est bien cette idée des poupées russes, une
> scène de cinéma, la partie d'un roman, d'un
> tableau, qui représente la totalité de l'œuvre
> dans laquelle elle est intègre?
> j'espère que vous trouverez le temps de confirmer
> mon intuition!
> Sincèrement,
> Nicolas Clarens
>  

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