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Re: Molière=Corneille? Serge Ouaknine



Pour Molière 
Serge Ouaknine

Mon cher André,
 
Il est clair que le génie de Molière aura consisté à voler aux italiens une
épaisseur charnelle du théâtre et de l'induire dans le théâtre des mots.
La dichotomie entre acteur-parleur et acteur-bougeur de l'époque aura été
déstabilisée par le grand dramaturge qui a insufflé une présence du geste dans
l'univers du texte. Mais plus encore Molière nous présente une série de
personnages déplacés non seulement dans la thématique des situations et
intrigues: le Bourgeois gentilhomme, les Précieuses ridicules, le Malade
imaginaire, le Misanthrope, Monsieur de Pourceaugnac  des êtres  en manque
d'identité sociale, des instables en rupture de certitude. Il faut monter
Molière avec des acteurs pour s’apercevoir que la sonorité, la rythmique de sa
langue génère des pulsions différentes que ces thèmes analogues chez Corneille.
 Leur démesure est différente. Corneille met en bouche une morale ou l’honneur
est une surenchère canonique quand Molière met en action une transgression qui
veut réparer dans l’être même de la blessure. 
La similitude des aspects thématiques ne suffit pas. Chaque époque possèdent
ses thèmes récurrents et ses clichés, surtout quand le beau parler est
circonstancié à une classe sociale close sur elle même. 
Molière écoute la mutation sociale de ses figures, ses farces cachent des
tragédies existentielles, celles  de Corneille restent des mascarades urbaines
empruntées à des savoir-faire dont il ne court pas les risques.
Les deux hommes se connaissaient et se sont mutuellement inspirés mais avec des
souffles différents. La glose informatique ne peut pas décoder le sous-texte
charnel d’un texte. C’est ça le propre d’un texte dramatique. Le théâtre
commence quand la page s’éclipse. Les statistiques peuvent décoder des figures
rhétoriques mais non des potentiels d’incarnation. Même à Versailles Molière
reste un homme de terrain, quand Corneille ne déroge pas à la bienséance de
cour.

Déjà, il y a une quarantaine d’années un universitaire (pardon,  j’étais
adolescent et le nom m’échappe) faisait paraître un livre « Corneille sous le
masque de Molière ». C’était là une démarche littéraire. Une analyse dramatique
mais non un décodage dramaturgique. Le théâtre ce n’est pas de la littérature
en costume… C’est une  « parlure », une stance, une cadence qui s’acharne à
vouloir faire bouger les choses autrement. Ce n’est pas le thème qui fait le
jeu mais le soubassement opaque de la langue. Ce que la lecture linéaire ne
voit pas. Et Molière écrit en homme de jeu, en acteur de scène.  L’ombre cachée
de la parole propulse le corps autrement. Molière procède par saccade et
bégaiement pulsionnel.  Corneille avance en oblique, il fige les corps pour 
demander aux voix une propulsion sans mouvement.  Molière fait danser
(indépendamment des ballets qui lui étaient greffés). Corneille suspend le
corps, il est un parleur et non un bougeur… Cette différence  d’effet du texte
sur la chair des comédiens  vient de la dimension nomadique de Jean-Baptiste,
quand Pierre, comme son prénom l’indique, demeure un sédentaire.
La subversion rythmique et la danse cachée des mots de Molière lui viennent du
vent de ses voyages dans le Midi, les pulsions de sa  langue des terroirs où il
a fait ses armes et des Italiens enfin dont il s’empare de la charge organique.
Ce que Corneille ne fait que socialement par la figure du paraître sur les
butées du devoir, par la défense du droit et de l’honneur, Molière l’ordonne et
l’inverse par une revendication qui entend dénouer  les règles figées. Molière 
voit la misère du monde et la condition injuste faite aux femmes Corneille se
sert des femmes pour des argumentations seulement chevaleresques laissées aux
hommes seulement. Molière aime les femmes et leurs donne une voix. Corneille
s’en sert comme dérive ou bouclier. Quand Molière réclame un supplément d’être,
Corneille tranche avec un excès d’action. Aucun ordinateur ne peut décoder
cela. Seulement des êtres de passion chargés d’impulsions créatives…
C’est sur la scène que se juge un texte théâtral, dans la faconde qu’il génère
et non au filtre d’une compilation statistique d’algorithmes linguistiques.  La
statistiques ne fait pas le grain d’une voix ni ne restitue le tempo-rythme de
la hargne, à souffrir de disgrâce ou d’injustice. Et quand bien même ( et cela
est possible) l’un aurait écrit pour l’autre, c’est l’ humus des désirs et des
pertes qui, en définitive,  signe la voix.
Amitié 
Serge Ouaknine
PS 
J’écris ces lignes sous l’effet de recherches actuelles que j’entreprends avec
la langue de Molière puis que je travaille actuellement « Monsieur de
Pourceaugnac » avec  mes étudiants.  À première lecture ( au décodage seulement
littéraire)  la pièce est une farce légère. Un jeu de masque, un bon tour fait
à provincial qui monte à Paris épouser une jeune fille qui n’est pas de sa
condition. Mais cette intrigue (à l’italienne) est trompeuse, en ses abysses se
joue une tragédie contemporaine : tout ce qui est hétérogène est évincé, tous
les rêves d’ascension brisés… En fait, « Monsieur de Pourceaugnac » est un
drame cruel, absurde et enjoué sur l’exclusion ! Molière emprunte un procédé
comique ( son prétexte formel)  pour exposer un  véritable drame. La farce est
une tragédie inversée. À la fin tout est effacé. Et l’homme sans visage, de son
identité détruite quitte Paris en fuyant…  
 --- BOURASSA ANDRE G <bourassa.andre_g@uqam.ca> a écrit : > Bonjour!
> J'ai hésité à lancer aur Quéâtre ce vieux débat ravivé par Roger Duchêne
> à la suite de nouvelles allégtations supposément appuyées sur une étude
> informatisée. Mais, aux réponses que j'ai lues, j'aimerais finalement 
> apporter quelques arguments additionnels. La génétique des textes mrite
> qu'on les prenne à la lettre.
> 1- Molière a la même formation jésuite que Corneille, bien que ce ne soit
> pas au même collège, ce qui est une cause inévitable de ressemblances
> linguistiques et rhétoriques.
> 2- Molière a joué Pierre Corneille; il a collaboré avec lui à une |uvre
> commune (_PsYché_), et sa femme a demandé à Thomas Corneille de préparer
> l'éditon posthume de _Don Juan_. Rien n'empêche que Molière ait déjà
> demandé à l'un ou l'autre des frères Dorneille de revoir des textes
> avant leur publication. On sait qu'il a demandé l'avis de Boileau à qui il
> a lu pe premier acte du _Misanthrope_ et que Boileau lui a soumis une
> satire. Ces collaborations entre auteurs étaient tout à l'avantage du
> progrès de la littérature dramatique.
> 3- Les classiques avaient les mêmes censeurs et les mêmes éditeurs, et ils
> étaient suivis de près par la même Académie. Il s'ensuit forcément des
> rapprochements dans les signes susceptibles d'être analysés par
> informatique.
> 4- Je n'ai rien contre les analyses infromatisées du texte littéraire. Les
> algorythmes peuvent fournir d'étranges rapprochements formels. Mais, dans
> le cas présent, il me paraît y avoir de sérieux problèmes méthodologiques.
> Il est en effet incorrect de faire ce genre d'études sur les versions
> actuelles, car elles ont toutes été passées sous le rouleau compresseur
> des normes dontemporaines de l'orthographe et de la ponctuation. Avant de
> prétendre faire quelque rapprochement que ce soit, il faut travailler sur
> les écitions parues du vuvant des auteurs et autorisées par eux, ou même
> sur l es manuscrits pour contourner l'apport des censeurs et des éditeurs
> souvent trop zélés.
> Pour l'instant, ce genre de contestation de paternité me paraît tout aussi
> faux qu'inutile.
> Amitiés, André G. Bopurassa.
> 
> ------------------
> En ce moment, en France, est à nouveau sorti le famaux serpent de mer
> lancé naguère par Pierre Loys sur Corneille qui aurait écrit des pièces
> de Molière (désormais : toutes). Cette "thèse" se prétend cette fois
> étayée sur une étude informatique. J'ai reçu diverses demandes me
> demandant de faire un point à ce sujet sur web17. Je remercie tous les
> collègues qui voudraient me donner de bons arguments pour réfuter une
> thèse que je crois absurde, mais que je ne sais réfuter que par des
> arguments de bon sens qui ne touchent plus guère. Amicalement.  
> 
> ------------------------------------------
> Web 17, un site préparé par Roger Duchêne
> 
> http://web17.free.fr/
> http://perso.wanadoo..fr/roger.duchene/
> 
> 
> 
>  

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Serge Ouaknine - Montréal (Québec) Canada

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