référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2003-01/msg00002.html
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Re: Du gout Cl. J. P.



Title: Re: Du gout
Cher André,
Désolée pour ma première réponse sur Beaumarchais, je me suis aperçue trop tard qu'elle ne répondait pas à ce que cherchait le professeur Thomas. J'ai peut-être plus intéressant : il s'agit d'une pièce non jouée de Rétif de la Bretonne, intitulée Edmond ou les Tombeaux, tragédie, et qu'il écrit en 1791. Le personnage principal, Edmond, est un artiste maudit, véritable préfiguration des artistes romantiques, qui, pour expier des crimes terribles (débauche, inceste, parricide) vient accrocher dans l'église de son village un tableau votif qu'il a peint, représentant ses crimes et les différents protagonistes de cette sombre histoire ; l'ambiance est terrifiante, il fait nuit, des coups de tonnerre ponctuent l'action, les personnages chuchotent dans l'obscurité, des voix prophétisent, et les morts s'entassent à la fin ; sa s¦ur Ursule, apercevant le tableau, y lit sa destinée, qui est de périr sous le poignard de l'artiste. Plus tard, Edmond, devenu meurtrier de sa s¦ur Ursule, scelle deux sculptures en marbre sur les tombeaux de ses parents, dans le cimetière qu'on aperçoit quand la porte de l'église est ouverte. Sa personne elle-même révèle son passé criminel, puni par la justice divine, puisqu'ayant déjà perdu un bras et un ¦il, il devient totalement aveugle après son dernier crime. Les trois ¦uvres d'art, le tableau, et les deux marbres, donnent lieu à des considérations de la part des autres personnages qui se reconnaissent et identifient les victimes et le criminel.
   On ne peut pas dire qu'une discussion esthétique se développe entre les personnages ; l'art est admis comme pure transcription de la réalité, visionnaire au besoin : l'artiste est arrivé au point suprême de la maîtrise puisque ce qu'il reproduit est compris et dégage une émotion brute : surprise, terreur, pitié. Il apparaît comme la démonstration suprême de l'expiation, l'artiste, criminel, étant ravalé au plus bas de l'avilissement, n'ayant plus que son art en dernière ressource pour implorer la pitié des gens qui le connaissent. Et pourtant l'art apparaît en même temps ici comme l'acte démiurgique le plus puissant et le plus audacieux, poussant certains personnages à l'action, d'autres au repentir et défiant le Créateur, puisque la pièce se déroule dans l'église, lieu de son adoration.

   Vraiment, je ne sais plus si toutes ces considérations ont un intérêt par rapport aux questions soulevées par le professeur Thomas ; je crois qu'il attend autre chose ; vous en déciderez. Il y a bien des réactions devant un tableau, mais elles sont excessives et pas du tout de l'ordre de la discussion esthétique  !

-- Claude Jaëcklé-Plunian
Doctorante en Arts et Spectacles
Institut d'Études Théâtrales
Censier- Paris III