référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2003-02/msg00020.html
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Blanchot s'efface Jean Gervais



Bonjour
Serge Ouaknine nous a communiqué la nouvelle suivante, hier:

Le plus secret des écrivains français est mort chez lui, près de Paris,jeudi, à 95 ans. Par Eric LORET lundi 24 février 2003 imprimer l'article envoyer l'article articles les plus envoyés En 1994, il donne son dernier récit, «l'Instant de ma mort», qui raconte comment il faillit être fusillé par les Allemands à Quain en 1944. Longtemps on a craint que Maurice Blanchot pousse la discrétion jusqu'à décider que sa mort passerait inaperçue, jusqu'à effacer l'effacement même, selon sa propre formule. C'est vendredi que la nouvelle de sa disparition a commencé à circuler : un étudiant de ses voisins, qui rendait quotidiennement visite à l'écrivain, avait laissé un message sur un répondeur téléphonique de France Culture pour dire qu'il était mort. Le décès a été confirmé durant le week-end par des proches, mais il n'a pas été, semble-t-il, question de l’annoncer officiellement. Alors que Blanchot avait jeté un interdit sur le récit de sa vie, serait-il possible de révéler sa mort ? Pour lui, l'homme derrière l'écrivain était sans intérêt et seule l'œuvre avait une réalité susceptible d'être commentée. Comme on peut le lire notamment dans Après coup, «si l'œuvre écrite produit et prouve l'écrivain, une fois faite elle ne témoigne que de la dissolution de celui-ci, de sa disparition, de sa défection et, pour s'exprimer plus brutalement, de sa mort, au reste jamais définitivement constatée : mort quine peut donner lieu à un constat.» Par respect et fidélité, l'entourage de Maurice Blanchot a décidé de ne pas faire de déclaration avant les obsèques, qui devaient avoir lieu ce lundi matin. Il était le dernier des écrivains d'une génération où Marguerite Duras et Dionys Mascolo côtoyaient Emmanuel Lévinas, Michel Leiris,Louis-René des Forêts ou Pierre Klossowski. L'amie la plus proche de ses dernières années, Monique Antelme, veuve de Robert Antelme (l'auteur de l’Espèce humaine), reste la gardienne de la mémoire de cette génération. Pourla génération d'intellectuels suivante, Jacques Derrida et Jean-Luc Nancy devraient lui rendre hommage dans les jours à venir. Longtemps, la biographie de Maurice Blanchot ne fut qu'une bibliographie. Même si l'essai de Christophe Bident, Maurice Blanchot, partenaire invisible- une somme et une référence, publiée chez Champ Vallon - leva enfin un peule voile en 1998 sur la vie du mystérieux écrivain, alors que celui-ci avait déjà 91 ans, ce ne fut pas pour nous rapporter le type d'anecdotes«révélatrices» dont raffole le genre biographique. Si Bident retrouve quelques babioles humaines dans les témoignages et les lettres de ses proches (Blanchot se nourrit peu, souffre de tuberculose, il a une unique ettrès épistolaire liaison - avec Denise Rollin, qui avait été la maîtresse de Georges Bataille), s'il indique les lieux de l'écrivain (Quain en Bourgogne,où il est né et où la famille, d'origine aisée, possède une demeure, Eze près de Nice et Paris), l'essentiel de son livre évoque l'engagement politique de l'auteur et le contenu de ses livres. Grand, blond, maigre. De Blanchot, on ne connaît que deux photos lointaines. La première, volée par un paparazzo pour le mensuel Lire en 1985, montre un vieillard sur un parking de supermarché, auprès d'un chariot et d'une R5 blanche. La seconde fut publiée en 1987 dans l'Emmanuel Levinas de François Poirié : on y voit Blanchot, âgé de 22 ans, en compagnie du philosophe. Elle sera retirée de la réédition de 1992. Ses amis le décrivaient comme grand,blond, maigre, doux. Ce refus de se laisser «envisager» est évidemment cohérent avec les théories de Blanchot sur l'effacement de l'auteur au profit du texte, la disparition du sujet dans l'écriture. Cependant, la vie de Blanchot était marquée par une «faute» initiale, sa collaboration à des publications d'extrême droite durant les années 30, et l'oubli volontairement  jeté sur sa biographie fut souvent interprété comme une dérobade. L'affaire éclate en 1982 avec la publication dans Tel Quel d'un article de Jeffrey Mehlman dénonçant l'antisémitisme de Blanchot. Todorov apporta de leau théorique au moulin : pour lui, toute l'oeuvre blanchotienne était habitée «par le même», sans qu'il y ait «de place en elle pour ce qui luiest étranger». Que Blanchot ait écrit quelques lignes antisémites, cela est indéniable (1). Comme sont indéniables sa dénonciation des «persécutions barbares contre les juifs» dès 1933 et ses regrets, exprimés dans des lettres à Roger Laporte en 1984 et 1992, à propos des «textes que, avec raison, on me reproche». Dès 1976, pourtant, un article définitif de Mike Holland et Patrick Rousseau avait paru dans la revue Gramma, liant politique et psychanalyse, qui répondait comme par avance aux accusations que Blanchot devrait affronter quelques années plus tard. Sans l'excuser, les auteurs y analysaient en particulier un «détraquement du discours» bien différent d'un passage à l'acte. Blanchot n'a jamais dénoncé personne ni incité au meurtre. Monarchiste. De fait, Maurice Blanchot fut jusqu'à l'âge de 31 ans un journaliste politique. Après des études de littérature allemande et de philosophie à Strasbourg, durant lesquelles se scelle son amitié avec Emmanuel Levinas (peu susceptible, lui, d'antisémitisme), Blanchot devient éditorialiste au Journal des débats. C'est le principal journal d'extrême droite dans lequel il écrira, avant d'en être rédacteur en chef. Issu d'une famille catholique, il est monarchiste et partisan d'une révolution spirituelle. Entre 1931 et 1944, il collaborera entre autres à la Revue française, au Rempart ou à l'Insurgé et sera l'un des principaux animateurs de la revue Combat fondée par Thierry Maulnier et qui, antinazie, prône cependant un «antisémitisme raisonnable». Blanchot est ainsi une sorte de nationaliste révolutionnaire,essentiellement anticapitaliste. Rédacteur en chef de l'hebdo satirique Aux écoutes à partir de 1934 ou 1937, il cesse en 1938 d'écrire des articles politiques pour se consacrer à la critique littéraire. En 1935 et 1936, il avait composé ses deux premiers (brefs) récits, le Dernier Mot et l'Idylle où s'articulent les figures du totalitarisme et du langage. Il semble, d’après les témoignages, que l'été 1940 le voie quitter l'extrême droite. Ilfait la même année une seconde rencontre déterminante, celle de Georges Bataille. Pour Claude Roy, Blanchot devient, dès la guerre, un proche du PCFQuoi qu'il en soit, il fréquente les milieux de la Résistance (le groupe Antelme, Duras, Mascolo) tout en continuant à avoir des activités journalistiques et éditoriales pétainistes. Si les années 40 et 50 sont essentiellement consacrées à l'écriture de l’oeuvre de fiction et critique (lire ci-contre), le politique n'opère réellement son retour qu'en 1958. Entraîné par Dionys Mascolo, dans le communisme duquel il se reconnaît, Blanchot va manifester publiquement son«refus» du retour au pouvoir de De Gaulle. Il sera aussi en 1960 un des rédacteurs de la Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d’Algérie, mieux connue sous le nom de Manifeste des 121. Il donnera d’ailleurs à cette occasion son unique entretien à la presse. La réflexion sur l'antisémitisme et sur la judéité occupe le début des années 60. Le texte fondamental  Etre juif repris dans l'Entretien infini en témoigne. Parce que les juifs «ne sont pas différents» mais «portent témoignage (...) de ce rapport avec la différence dont le visage humain (..) nous apporte la révélation et nous confie la responsabilité», l’antisémitisme est le besoin de «soumettre à la toute-puissance de la mort ce qui ne se mesure pas en terme de pouvoir». Cette pensée de la «différence»ne peut évidemment que le rapprocher d'un philosophe comme Jacques Derrida,qu'il lit dès 1967 et qui semble prendre auprès de Blanchot la place laissée vide par Bataille, mort en 1962. Communauté. Les événements de 68 voient Blanchot, anonyme, de toutes les assemblées et même des manifestations. Il est avec Mascolo un des principaux animateurs du Comité d'action étudiants-écrivains. Si la question politique se cristallise dans les années 70 autour de l'expérience de la communauté et donnera l'essentiel Communauté inavouable en 1983, Blanchot, âgé et épuisé,ne cessant pourtant de survivre à de graves maladies, se retire du monde. Il souffre de l'absence de ses amis, de leur mort. Son frère, chez qui il vivait fréquemment en banlieue parisienne, disparaît en 1978. L'écrivain partagera désormais cette demeure, celle de sa belle-soeur. Celle-ci décède en 1997. S'il n'écrit plus guère, Blanchot donne des signes de vie, quelques rééditions, des recueils d'articles anciens, voire cette étrange invitation formulée en 1993 dans la Règle du jeu : «J'invite chez moi Rushdie (dans le Sud). J'invite chez moi les descendants ou le successeur de Khomeiny. Je serai entre vous deux, le Coran aussi. Il se prononcera, venez.» Puis, alors qu'on le croyait agonisant ou gâteux, il donne son dernier récit, l'Instant de ma mort, qui raconte comment il faillit être fusillé par les Allemands àQuain en 1944. L'achevé d'imprimer indique le 22 septembre 1994, date qui n’est autre, fait remarquer Bident, que l'anniversaire de sa naissance. Maurice Blanchot est mort jeudi soir à 95 ans.(1) On lit ainsi dans l'article le Terrorisme, méthode de salut public (Combat n° 7, juillet 1936) une attaque contre le Front populaire,«conglomérat d'intérêts soviétiques, juifs, capitalistes».