référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2006-01/msg00007.html
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Le texte de mon Exposition à Paris Serge Ouaknine



« BIBLES BRÛLÉES »

Serge Ouaknine


Jusqu’à la guerre de 1967, dite des 6 jours, le quartier Yemin Moshe de
Jérusalem ouest n’était que ruine. Il faisait face à la Veille Ville. D’un côté
du no man’s land, le moulin de Montefiore, fier avec ses grands bras élevés
au-dessus de la Géhenne, de l’autre, la tour de David, minaret sur la
forteresse antique, et les remparts éloquents, détruits et redressés par tant
de conquérants. 

C‘était le matin, très tôt, je me promenais dans le parc autour du moulin,
quand, en bordure de sentier, je vis un tas de cendres encore tièdes d’où
émergeaient des centaines de pages brûlées. Au moins, deux Bibles. L’une en
anglais, l’autre en hébreu. Un chaos de feuillets noircis, miettes innombrables
cernées de cendres légères, presque blanches. En ce matin de lumière blême,
très vite, très chaude, face au Mont Sion, ces pages calcinées arrêtèrent ma
marche. J’eus la pensée qu’une souffrance, qu’une rage et une vaste soumission
avaient concerté cette action. Je dégageais lentement le tout, retirant par
petites poignées la texture enchevêtrée des fragments brunâtres et ocres qui
avait survécu. Enfin, un reste d’une tranche de livre carbonisé. J’avais le
sentiment de contrarier un geste de son ultime catastrophe. Peu m’importait de
savoir si la personne qui avait mis à feu ces Bibles fut juive, musulmane ou
chrétienne (je déchiffrais des pages de Saint-Marc et de Saint-Luc mais aussi
les Prophètes).
Dans un sens ou un autre, pour l’auteur de cet autodafé, propre et bien
ordonné, juste là sur un coin de gazon, quelque chose devait passer par le feu.
L’auteur de ce travail méticuleux avait agi raisonnablement, puisqu’il avait
même entouré son brasier de galets pour que les flammes ne puissent s’étendre.
Il y avait là comme un acte prémédité, d’une force terrible et simple.

Les juifs ne brûlent pas les livres. Quand les parchemins sont trop usés, ils
les gardent dans une remise, une « ghéniza », car on ne peut altérer, effacer,
ni détruire, les lettres du Nom de Dieu. Autrement, ils les enterrent, avec les
mêmes égards et prières dus aux êtres humains. Ils savent trop bien ce que sont
les autodafés des rouleaux de la Thora, la crémation publique du Talmud, la
mise à sac des synagogues, la bacchanale des Inquisitions et hordes nazies. Je
me demandais moins qui, mais pourquoi avoir brûlé ancien et nouveau «
Testaments » ? Et en deux langues ? Un acte posé par un homme? Peut-être. Un
renoncement ? Un adieu. Une destruction symbolique avant une conversion. Un
arrachement ? Un rejet amoureux. Vu l’heure matinale, cette chose avait été
accomplie à l’aube. C’était la première fois que je voyais des cendres de
livres. Elles sont plus fines, plus volatiles que celles du bois. D’un blanc
mortuaire. D’un gris bleuté. Elles épousent la terre comme un masque blanc se
confond au visage de l’acteur. Et pourtant, le vent imperceptible de mes mains,
au-dessus du bûcher, les faisait tourbillonner. Elles montaient dans la
lumière. Alors tout ce qui flottait, je le pris, tout ce qui était calciné et
encore lisible, par larges brassées, dans un robuste sac de plastic qui était
là, je le mis. Ainsi s’acheva mon séjour à Jérusalem. Par ce matin de soleil,
je m’éloignais avec ma trouvaille. 

Le sac de plastic resta sur une étagère de ma bibliothèque cinq années. De ces
fragments, seulement sinistres, émergeait une question : Peut-on travailler le
désastre d’un autre, quand il s’agit de Livres brûlés ? Ces cendres-là, ces
pages carbonisées, combien de temps pourrais-je les condamner dans l’exil de
mes archives ? Ces Livres consumés me laissaient une sensation double : un
appel et un interdit. On ne fait rien avec des Bibles brûlées. Je ne pouvais ni
les jeter, ni m’en démettre. Elles voulaient une réponse. Elle ne venait pas.
Mon « sac » de Jérusalem était d’une étrange nature. Il restait fermé. 

Une nuit, mes mains poussèrent les ruines de mon « sac », au-dehors. La
bibliothèque respira. J’avais fait, voilà plusieurs mois, l’acquisition d’un
rouleau de papier de riz d’une finesse extrême, et mon périple s’était achevé
par la conquête d’une série de belles et larges feuilles de papier d’Arche, une
respiration ample de 380 gr. au mètre carré, que les artistes dédient
généralement au lavis ou à l’aquarelle. J’ignorais l’usage que j’en ferai.
Orient et Occident ne fabriquent ni ne traitent le papier de la même façon.
Voilà une peau, une rocaille tendre, un grain poreux. Je le caresse. Je le fais
glisser dans mes doigts comme un marchand oriental soupèse une étoffe. D’un
seul élan, d’un seul souffle, je fis jaillir colle blanche et papier de riz
fin. Je déchirai l’emballage protecteur des feuilles de papiers d’Arche. Je
plongeais mes mains dans le sac de plastic et, ce qui venait, je ne cherchais
pas à le contraindre. 

Ce qui était vide infini se couvrit de milliers de lettres hébraïques et
latines, à demi-calcinées. Les pages noircies et les miettes sortaient du sac
comme autant de cerfs-volants libres… Un dos de couverture de Bible britannique
me regardait. À cette Bible anglaise, j’ajoutais un peu d’encre bourgogne et de
la gouache blanche, pour donner un support à ce morceau coriace qui avait
résisté au feu. Les cinq compositions, et la sixième plus petite, effacèrent la
fuite du temps. Papier de riz et papier chiffon célébrèrent leurs noces.

Il convient que ce récit accompagne ces « Bibles brûlées ». N’être pas séparé
de la beauté sombre qui survit à cette voix inaudible, ce deuil enfoui, jeté
sur le Livre. Des cendres mêmes du geste disparu, l’icône se souvient, seule sa
mémoire reporte sur le récit la question qui lui fait jour. Ces collages ne
sont pas une œuvre d’art. Je n’y prétends pas. Je les expose seulement pour la
parole effacée qu’ils représentent. Pour la « réparation », qui mit tant de
temps à se célébrer.



						

						
							







	

	
		
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