référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2006-01/msg00008.html
     Chronologie       
     Conversation       

Théâtre et Shoah Serge Ouaknine



Bonjour, 

J’ai dirigé d’octobre à décembre dernier au Théâtre Beit Smuel de Jérusalem ,
le spectacle « Shulem »  écrit par  2 actrices  Gabriella Lev et Ayellet  et 2
musiciens Avishay
Fisz ( accordéon et synthé ) et Gershon Wisefirer ( tuba baryton)  
 
Spectacle à caractère expérimental, construit  autour d’une immense table
mobile. Un public de 120 personnes par soir est assis de part et d’autres de
cette arène sur 2 rangées de chaises. La table est son espace environnant , est
donc le lieu où se rejoue une conquête de la liberté, entre réalité immédiate
et fiction historique. Chaque convive s’introduit dans un temps où l’histoire
se soulève et s’élève par une transe de scènes hilarantes ,en alternance avec
une fabulation plus tragique... Le rituel est  construit sur plusieurs niveaux
simultanément, les accessoires, la musique,  le jeu en miroir des acteurs, 
amplifient et recommencent la légende sur le fond d’une autre libération de
l’esclavage et d’extermination : celle d’ Auschwitz-Birkenau. Pourquoi des
musiques tziganes, allemandes, roumaines et juives, folles, joyeuses et
nostalgiques? Pourquoi sept  langues sont brassées ? Pour se souvenir que 
tziganes, homosexuels, militants politiques et juifs furent frappés du même
sort par les nazis. 

Je transmet ici le verbatim intégral d’une interview du Jérusalem Post –
édition française ( 20-27 décembre 2005. À l,Intention des  membres de Quéatre
qui avaient, voilà quelques mois, requis toute information possible sur le
thème « Théâtre et Shoah ».  Pour des informations plus détaillées m’écrire
directement. 
Merci de votre attention.
Serge Ouaknine

« SHULEM », ISRAEL , LE THÉÂTRE ET LA MORT
 
Sandrine Ben-David ,  journaliste du Jérusalem Post – édition française : 

Qu’est-ce qui vous semble être au cœur de l’acte théâtral, en Israël en
particulier ?

Serge Ouaknine : 

Je crois qu’il s’agit de notre rapport à la mort et, pour notre génération, de
traiter autrement de la Shoah. C’est une dimension récurrente et qui
m’interpelle : un rapport  triangulaire entre le théâtre comme rite, le Juif et
Israël, face à la mort. Sujet non pas tabou mais toujours contourné. Notre
rapport à la mort est récupéré ou perverti  par tous les pouvoirs, en
particulier un nœud pervers du politique et des médias de communication. La
mort est au cœur du théâtre depuis son origine et le théâtre est sans doute né
d’un désir archaïque d’en détourner la présence, de la conjurer, de lui donner
un visage, de la nommer aux yeux de tous. Lui donner parole pour apaiser les
vivants. Le judaïsme traite de la mort d’une manière admirable et saine. Il la
place  dans « l’impureté » puisque le projet même de la Genèse nous dit : « Tu
choisiras la vie ». La mort est au carrefour du théâtre et du destin d’Israël,
et « Shulem » dont je viens d’achever la mise en scène traite de cela mais
d’une manière neuve, ludique et vivante. Le public rit et j’entends aussi,
doucement, des êtres qui pleurent. Il met un temps avant d’applaudir, parce
qu’il a été profondément accompagné, traversé et… libéré.  

Quand j’ai perdu mon père, et plus récemment en Israël, mon frère aîné qui a
consacré sa vie, en tant que neurochirurgien, à repousser les frontières
connues de la mort, j’ai admiré le rituel juif de la « shiva ».  C’est un
chef-d’oeuvre d’intelligence, car il consiste à retourner le deuil et ses
douleurs intimes, par une dramatisation rythmée de la perte en un partage
collectif. La « shiva » met en scène l’endeuillé en altérant son rapport au
temps. Exactement comme au théâtre. Tout est mis en jeu ou « en veilleuse » :
la déchirure des  vêtements, le voile des miroirs, la nourriture, la sexualité,
la parole, les prières et  jusqu’à la position corporelle assise près du sol de
l’endeuillé, la mise en place de sa passivité et réceptivité, sa prise en
charge par son environnement intime et lointain. La « visite à l’endeuillé »
est un triomphe de sagesse thérapeutique. Ors le théâtre agit  de manière
profonde et analogue  par des mises en jeu  toujours neuves, car la scène 
implique le récit du « survenant », sans cesse plus vaste et  plus complexe, où
du neuf et du vieux revisitent l’intime. Le théâtre fait de l’intimité un enjeu
publique. Si le théâtre traite de la mort et que la mort est au cœur du théâtre
c’est que toute représentation met en péril le « sous-venir » par un retour
innovateur de la mémoire. La mémoire travaille les souvenirs. Elle les visite
autrement.  Le rite théâtral met en scène  le spectateur qu’elle place au rang
de témoin. La mise en scène est ainsi l’art de donner un visage à ce qui est
perdu. Celle ou celui qui traverse une perte voit ses affects ventilés
autrement  dans une assistance collective.  Toutes les sociétés le font. C’est
ce par quoi le théâtre est aussi au coeur de la vie. Ors il est difficile de
traiter de la Shoah, pour nous de la seconde génération. Les anniversaires
officiels des 60 ans de la libération des camps de la mort ne m’ont  pas
convaincu... En temps de postmodernité,  le spectacle  vient diluer ou nier la
mort et banaliser la vie, les génocides semblent se confondre, au seul bénéfice
de jouissances furtives et d’exaltation médiatiques. Culture du jeunisme et du
look où le paraître  du corps n’en finit pas de torturer l’âme devant le
travail du temps. Ors Israël est un pays  travaillé par la mort. Quand vous
disiez si justement, tout a l’heure, que le spectateur israélien veut être pris
en charge, veut être honoré et aimé, je réalise qu’il se comporte comme un
endeuillé. Je  crois profondément qu’il va vers le spectacle chargé d’une
attente sub-consciente  de réparation,  que ses deuils et le surgissement de la
mort soit conjurés. D’où le caractère d’inachèvement de l’Israélien devant le «
reste » à finir. Il est prodigieusement doué pour commencer et surgir mais
termine péniblement, comme si tout achèvement  est l’annonce d’une mort.  

Jérusalem Post :  
Où avez –vous perçu cela ?

Serge :
Dans la gestion difficile du quotidien. 
 
Jérusalem Post :  : 
Est-ce qu’il est plus difficile qu’ailleurs d’être un artiste en Israël ?

Serge :
Le quotidien est complexe. Sa gestion est toujours aléatoire. Les pressions
immenses. Les Israéliens sont héroïques devant leur bureaucratie. Pour des
raisons historiques et un péché de jeunesse, en Israël, l’idéologique s’est
emparé de tout. Si on est pour c’est qu’on est contre quelque chose. Ors la
mort est le seul irréductible que la vie ne peut pas plier. La mort, en fait,
échappe à l’idéologique. C’est la raison pour laquelle tous les systèmes
politiques et religieux veulent s’en emparer. Le théâtre m’a permis de
comprendre cela et de conscientiser l’impact silencieux de la mort sur la vie. 

Jérusalem Post :  : 
Le théâtre peut-il réparer les deuils de la Shoah…

Serge :
Je crois que la Shoah est un deuil sans possible mesure, quasi incurable et qui
occupera toutes les générations. La Shoah  n’explique non plus la naissance
d’Israël, je refuse cette vision morbide. Le rêve de la terre promise lui est
antérieur. Mais la Shoah connote une crispation des Juifs devant la mort et que
vient renforcer la lutte d’Israël pour sa propre légitimité. La mort est
sacralisée  car  touche, en l’immensité de la perte, hélas, une part de
l’identité collective. Le hiatus ashkénaze/sépharade, la violence parfois avec
laquelle les Juifs européens imaginent qu’un « Oriental » ne peut pas les
comprendre, ne pourra jamais en entendre la détresse vient de là. Cela est
folie car c’est le peuple juif entier qui en souffre  et non sa seule moitié.
Et notre rapport aux Palestiniens reproduit cette crispation (sur le fond de la
négation de notre être et sur la mémoire ancestrale de notre territorialité).
Je dis ici « notre » car je parle comme Juif et pas seulement comme sépharade,
car j’ai entendu, en ma propre vie, à travers l’art et le théâtre en
particulier, la démesure de cette mort, en notre destin collectif.  Entre
Israël et l’Islam, il n’y pas seulement une lutte d’hégémonie et de
revendication d’un droit d’aînesse, il y un rapport à la mort et à la perte qui
n’a pas encore été conjointement verbalisé. Tant que le peuple juif n’aura pas
triomphé de ses deuils et tant que le monde arabe et musulman n’aura pas
cicatrisé son propre sens de la perte et de la dépossession, il y aura « du
mort » qui  s’échangera, du cadavre qui tiendra lieu de paroles.

Jérusalem Post : 
 
Les artistes ont-ils un rôle à jouer ?

Serge :
C’est par un travail de deuil que l’on peut faire la paix. Et il est impossible
de la faire sans lui.  Et c’est là qu e je perçois la vocation shamanique et
quasi politico - thérapeutique du théâtre, à condition de passer par le rite et
non par les clichés de la réalité...
Nous avons réagi devant la Shoah par un sursaut de vitalité. Cet aspect là est
la santé du peuple juif. Mais d’un autre côté le monde juif, tout comme la
société israélienne en son entier,  veut s détourner de la mort qui est là
comme toile de fond inaudible du paysage de nos vies.  Voila  je crois pourquoi
le théâtre occupe mondialement une fonction essentielle, et en Israël en
particulier. Pour pouvoir accueillir l’autre en soi, i l faut triompher en soi,
de sa propre mort.

Jérusalem Post :  : 
Comment cette conscience que vous avez de l’art et de la mort a interféré dans
votre mise en scène de « Shulem » ?

Serge :
« Shulem »  n’est pas seulement ma mise  en scène, c’est un travail collectif
de tous les participants, acteurs, musiciens, scénographes, techniciens et
beaucoup d’amis et assistants qui sont venus apporter leur aide pour résoudre
des questions techniques. Car il y a quelques effets surprenants pour le
spectateur. Et rendre une chose élégante et simple requiert  une immense
attention au moindre détail. Cette vitalité  a donc renforcé des rencontres. 
On avait tous le sentiment de participer à quelque chose de plus vital qu’une
mise en scène classique. Nous étions tous au-delà du divertissement. Même si on
rit et si on pleure à quelques secondes d’intervalle. La précision des ruptures
de jeu, la rigueur des transitions, l’exigence d’un rythme alerte avec de
larges plages de musique et de silence, une densité de l’espace puis soudain de
larges distances et espaces vides,  tout cela est venu de moi pour aérer le
confinement dramatique des récits. J’ai pu faire cela seulement sur la trame
impeccable de la dramaturgie textuelle et musicale apportée par tous les
artistes. Il faut être très précis quand on agit autour de la mort. On ne peut
pas faire d’erreur avec un endeuillé, quant aux contenus mais il faut aussi
générer  des solidarités quant à la  réalisation physique et technique de
toutes les strates du projet. J’ai observé que nous manifestions tous, en
permanence, des comportements d’enfant et d’adulte en même temps. 

Jérusalem Post :  :
Et où situez –vous votre propre intimité – j’entends celle qui traite de la
mort  et de la Shoah...

Serge :
Une belle question que la votre.  Le fait que je sois un sépharade qui a étudié
le théâtre en Pologne et traversé ces régions dévastées par la mort et étudié
et créé  au dedans même du monde chrétien, m’a permis d’entendre comment 
traiter du deuil et comment  « accueillir » la crispation » naturelle des êtres
face la mémoire qui les habite sans ne montrer son visage. Israël est une
société travaillée par la mort, chargée de cicatrices que l’on ne peut guérir
que par  l’amour. C’est, je crois, ultimement, l’originalité du matériau 
fabuleux que m’ont donné « à traiter », les auteurs/actrices et les musiciens
de ce spectacle. Et je crois que si l’accouchement est réussi c’est que
moi-même, j’avais aussi le sentiment de pouvoir réparer mes propres affects. 

Jérusalem Post :  : 
Qu’elle st votre définition du metteur en scène ?

Serge :
Pour être metteur en scène, il faut avoir un désir vital, un désir amoureux et,
en même temps, une distance opérationnelle. C’est comme un médecin : il doit
être simultanément proche et lointain,et du malade et de la maladie. Etre
dedans et dehors en chaque instant de présence. La distance ludique et
esthétique par laquelle une question n’est pas un poids mais une possible
source de rédemption. Je découvre que la vision messianique de nos prophètes
est couronnée par « la résurrection des morts »… et c’est sur cette note que le
spectacle se termine et qui bouleverse le public. La mort est montrée nue. Et
cela fait revivre en chacun la victoire de la vie. Dieu, en son infinitude,
sauve le vivant de sa propre chute. Mais c’est aussi un geste de l’être entier
qui va à sa rencontre. Un metteur en scène est un faiseur de rite. Il travaille
le plus lointain passé avec une égale jeunesse. Les analystes et anthropologues
d’Orient et d’Occident n’ont pas encore compris que c’est sur le terrain  de la
mort que se jouent les fondamentalismes actuels . Par un effet de perversion du
religieux vers  l’Hadès et la négation de l’autre, démonisé jusqu’à l’Enfer. Si
on veut déjouer la violence du monde, il faut s’attaquer aux spectres de la
mort  qui parasitent toutes les mémoires. Il faut retirer la Shoah du politique
et la laisser aux artistes. Car l’artiste opère ses deuils et les rend publique
en une allégorie collective réparatrice qui traverse le corps et le langage. La
langue et la forme qui témoignent du « choix de la vie » sont l’expertise des
artistes. C’est la raison pour laquelle ce spectacle que je viens de finir aura
un beau destin et devra voyager à travers le monde.

Interview réalisé le 18 décembre 2005 



	

	
		
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