référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2006-02/msg00008.html
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RÉPONSE à Repertoire de dramatrurgie surrealiste Serge Ouaknine




Montpellier, 21-2-2006

Cher André,

Je souhaite, puisque tu nous invites à élargir ta liste, émanciper davantage la
notion de « dramaturgie »  à celle « d'actions dramatiques ». En ces lieux de
déplacement des « idées reçues » où les surréalistes ont voulu rêver d’un
surgissement de la vie dans la vie, il m’apparaît que les oeuvres et actions
surréalistes dépassent la frontière classique et désuète, que semble poser les
historiens de l’art entre écriture et objet.  Comme s’il avait existé une
stricte littérature surréaliste, ou une dramaturgie surréaliste constituée en
soi. Pour l'esprit frondeur des surréalistes l’écriture ne se sépare pas d’une
immédiate mise en action, ce qu’on nommera plus tard « happening » ou encore «
performance » (historiquement, ces concepts nord-américains sont ultérieurs au
courant surréaliste mais en cette filiation différée portée plus par des
artistes visuels que des dramaturges...). Pauvre Artaud et pauvres surréalistes
pour qui ce surgissement du poétique dans la vie ne faisait pas de différence
entre geste et parole, entre peinture et écrit, entre écrit et action. C’est
l’acte qui était visé, telle une prophétie où l’écriture, dite automatique,
veut faire apparaître un nouvel Ecce Homo.  Voila cette faconde définitivement
récupérée dans les ordres alphabétiques énonciateurs des historiens.
  
Je considère que Kantor est un dramaturge surréaliste et il ne figure pas dans
votre « répertoire ». Les pièces qu’il a écrites sont celles de sa propre
présence scénique. Lui, Kantor,  en scène, tous le soirs, de noir vêtu, entouré
de textes, d’acteurs, d’actions et d’objets. Il était un texte vivant et muet.
Cette dramaturgie silencieuse eut pour écho sa peinture mais aussi ses «
manifestes » théoriques rédigés comme des actions à accomplir.  Kantor encore
quand, seul, debout, sur une échelle, il se prit de vouloir orchestrer le
silence de l’océan, dans un élan aussi magistral que désuet... Kantor au-dessus
des flots.Or il ne figure pas sur cette liste. Le bienheureux.

Au moment de la première Grande Exposition surréaliste à Paris ( fin années
soixante),  je me souviens de quelle violence et harangue et gnons donnés, les
pères vieillissants du surréalisme s’opposèrent à cette rétrospective
muséale... dans laquelle ils voyait la mort de leur mouvement, la chosification
de leur vitalité...

Certes, il y a eu une dramaturgie surréaliste (cette compilation savante en
témoigne) mais elle fait souffrir la substance même du mouvement, car ces dit «
dramaturges » s’inscrivaient dans un  tumulte et une vaste ambiguïté, où les
idéologies et styles et genres se sont frottés et bien altérés... Ainsi cette
liste est « fausse » au regard de l’action passée.  L’histoire veut en faire
une chose propre et lisible. Comment, par exemple, départager chez Maïakowski
(qui y figure) la part du peintre en lui de celle d’une révolte ( supra
marxiste et bouffonne ) qui transcendent le marxisme stalinien ambiant de son
temps et même le surréalisme. Ses drames sont davantage une déconstruction  de
toute possible idéologie qu’un surréalisme affiché. Maïakowski était trop
utopiste pour être « social » et trop social pour être surréaliste... Ses mots
sont des coups de poing plus proches des affiches et photos de son ami
Rodchenko que d’un Vitrac ou un Arrabal avec qui il voisine... Il s’est servi
de mots et parfois d’autres choses qui n’entrent en aucun glossaire. Enfin,
comment séparer Wytkiewicz, du philosophe et peintre  et expérimentateur de
drogues imaginaires et réelles qu’il fut,  tout comme Henri Michaux (qui y
figure)  mais dont l’intimisme turbulent et supra-subjectif, flirte davantage
avec la calligraphie orientale que le surréalisme français.  

Alors qu’est-ce qui fait tenir cette liste de dramaturges surréalistes ? La
présence chez ses auteurs d’un inconscient manifeste et scribouillard ? Un
débridement des sens... Eric Satie est plus impressionniste ( la lumière de
Honfleur et l’effleurement des notes sur des reflets d’eau symboliste que
surréaliste). Ses oeuvres humoristiques ? Un reste de Dada en formes de poire
mais les titres de ses oeuvres sont surréels... 

Par contre, voilà qu’apparaissent Julian Beck et Judith Malina, directeurs du
collectif du Living Theatre, avec  Mysteries and Smaller Pieces.  Tiens,
mystère, cette dramaturgie là était faite d’actions muettes... De l’avoir vue,
au théâtre de l’Odéon, elle tient davantage d’un « ex voto » du corps que d’une
dramaturgie. Comment l’étiqueter ainsi de surréaliste.  Il y a des anarchistes
américains qui ne seraient pas contents... 

Enfin Marcel Duchamp, certes, inclassable, n’y figure pas.  Et pourtant ses «
ready-made «  sont des dramaturgies surréaliste... bien qu’il annonce déjà
l’Art conceptuel qui fleurira après guerre aux USA et en Europe. 

Je résiste à une telle liste qui pourrait nous faire croire que le  théâtre
surréaliste fut une littérature en souffrance de mise en scène... Je résiste à
une liste qui ne serait pas précédée d’un virulent avertissement non
normatif... 

Tout en louant l’énorme travail des historiens, je crois profondément, que
publier, comme ça, une liste de dramaturges surréalistes fausse l’histoire. À
moins de la décomposer de son alphabet, de dérives et d’ « avertissements »...
sérieux ( ah ah ah...), de mises en perspective et relations, de nuances et
d’exceptions,  et surtout d’en enrichir les aspects « multi-médiatiques » et
interdisciplinaires.  Les surréalistes ont détesté le théâtre de leur temps.
Pourquoi en faire des dramaturges de leur temps ? Déjà j’entends des étudiants
penser et croire, dans un panache de syncrétisme Internet, que la vie créative
s’est faite par tranches et qu’en définitive le surréalisme fut un mouvement
littéraire – ce qu’il ne fut que partiellement. 
La dramaturgie n’est que la pointe d’un iceberg rituel où c’est du corps et de
l’esprit sulfureux qui vient transmuer la matière dérivée des choses données
pour une alchimie où l’écrit réside dans l’interface d ‘un corps toujours
recommencé. En aucune façon du texte pour du culturel garni... ce que, malgré
soi, une telle liste  ne manquera pas de générer. 

Je déplore un retour  à la  frontière classique entre théâtre (au sens textuel)
et sa mise place (au sens littéral). Cette division ré-instituée est celle-là
même qui déclancha le mouvement de révolte  de Dada puis du Surréalisme... Plus
arbitraire et plus sur-réel, le poétique échappe à ce type de catégorisations,
simplement parce que chez un artiste,  l’action (le drama ) coïncide à l’écrit,
ce que l’idée de liste alphabétique exhaustive fait disparaître. 

Voilà, cher André, il faut rester vert même en notre surréelle retraite.
Amitiés, 
Serge Ouaknine 



	

	
		
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