référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2006-06/msg00004.html
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Serge Ouaknine : Des préceptes dramaturgiques ? Serge Ouaknine



Montpellier le 13-6 –2006
 
Cher Yannick Legault,
 
Vous semblez assimiler dramaturgie et système de formation ou de création  scénique. Contenu et enveloppe, processus et effet.
Je crois qu’il faut éviter cet amalgame. Grotowski a travaillé essentiellement sur des textes classiques et pourtant il a généré  une révolution  formelle, scénique et pédagogique. Brecht a créé son propre classicisme textuel, alors qu’il désirait une révolution dramaturgique et sociale.
C’est le regard éthique, l’attitude existentielle qui fait l’oeuvre et non son seul contenu. Il n’y a pas de préceptes  pour de bonnes intentions.
On peut être révolutionnaire avec de vieux ossements.
Et créateur avec des détritus. Et donc, il convient de séparer le véhicule de sa dramaturgie.
 
Pour ma part, je prépare un ouvrage dans ce sens là, une forme de synthèse intime. Mais du point de vue des questions de l’acteur et secondairement de l’entendement du public sur ses effets produits.
Ce que la chose est et devient du point de vue de celui qui porte, et qui peut différer de c e qu’il en est, ou en est autrement, en regard des effets soumis.
 
Mais pour répondre à votre appel qui est bien articulé. Je dirais simplement qu’à la racine, il a 3 choses :

1)        Le désir, 2) L'écoute, 3) La résistance.

 
1) Sans désir, il n’y a pas de manifestation. Et le désir n’est pas toujours l'amour. Entre désir et amour, toutes les nuances de la rage et de la nostalgie.
 
2) Sans l’écoute, le réel n’est que cécité.  L’écoute peut de ne pas être le regard. Toute attente naît d’une écoute manquée.
 
3)      La résistance est ce que nous inventons pour échapper au vide. Or le vide est la condition de tout état créateur, de tout risque existentiel. La seule véritable garantie de la plénitude. C’est du vide que procède l’acteur, et  c’est ce même vide que la scène veut réparer.
 
Ainsi des intervalles de ces 3 termes se jouent toute la problématique de ce que vous nommez « préceptes ». C’est valable pour la dramaturgie, la scénographie, les théories du jeu, le discours scénique en général.
 
La résistance procède d’un conflit intime et engendre les luttes de pouvoir. Pour le mieux,  elle est politique et éthique (les héros) pour le pire : jalousie et prérogatives de territoires (les salauds).
 
Le désir n’écoute pas. L’amour ne résiste pas.
 
Tout le reste met en place des dérives plus ou moins allégoriques ou plus ou moins réalistes.  Un héros peut masquer son dépit amoureux. Un lâche peut découvrir son héroïsme à l’épuisement de tout désir.
 
 
Enfin le théâtre n’est pas un art de l'espace mais du temps. Ainsi le proche et le lointain sont à écouter comme des données temporelles et pas seulement spatiales. La nostalgie forge une proximité perdue dans le passé (la dramaturgie ironique de Tchekhov). Le politique construit une urgence de pouvoir différé par la raison (la dramaturgie épique de Brecht).
En tout  désir se cache une impossible certitude (les circonvolutions et reflets chez Genet ou Pirandello).
 
Le seul « précepte » que je connaisse et que j’utilise est celui  d’interroger le lieu du temps ou se place la parole du personnage.  Plus l’objet de désir est lointain, plus il est proche en esprit. Voilà pourquoi l’art de la mise en scène est de savoir sauter dans le vide pour voyager dans « le temps de l’autre ».
Ce n’est que secondairement que ce temps devient « présence scénique ».
 
Enfin quand vous fuyez la psychologie, les recettes de systèmes, les procédés fabricateurs du « show biz »,  re-surgit la clairvoyance.
 
J’espère n’avoir pas été trop péremptoire, je suis  à un moment de la vie où la décantation prend le chemin le plus immédiat.
 
Bien à vous,
Serge  Ouaknine
 
 

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