référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2008-09/msg00003.html
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=?Windows-1252?Q?RE:_Re_:_Que_faut-il_entendre_par_"art_d'interpr=E9tatio?==?Windows-1252?Q?n"=3F?= Pascal Binette



Bonjour,

L’interprétation d’un rôle relève avant tout de la compréhension de ce dernier. Interpréter, c’est disséquer, analyser, triturer, questionner, tenter par tous les moyens possibles de faire surgir par divers exercices, intellectuels, instinctifs, imaginaires, physiques, la substance du rôle à interpréter. L’interprétation est un cheminement qui part du travail de lecture, de l’imagerie mentale à celui des répétitions pour se terminer à la fin des représentations théâtrales. Construire une base solide sur laquelle l’acteur pourra d’instinct se mouvoir, palabrer, réagir et agir. Il pourra en représentation, atteindre l’état de présence dans l’instant permettant à ses sens d’être à l’affût de la moindre subtile différence dans les axes scène/public et imagination/univers scénique.

Comme le dit M. Ouaknine, la partition est là, donnant la ligne directrice suivant la virtuosité de l’auteur. Une partition bien écrite offre aux acteurs des précisions scéniques sur le plan émotif et physique des personnages, décrivant des situations dans un espace théâtral établi. Cela peut donner l’illusion que l’acteur n’apporte rien de neuf à la création mais l’illusion de vie scénique ne vient pas du fait de dire les mots mais plutôt de réagir à l’action scénique proposé par ceux-ci. Il faut savoir que lors d’une interprétation, l’acteur doit user de ses sens et de son ouverture face aux énergies du monde afin d’accéder à l’essence même de son travail, son imagination. Imagination qui aura été forgé par ses diverses expériences de vie, sa curiosité, ses lectures, ses drames et ses joies. L’acteur usera de son expérience et sa compréhension de l’œuvre afin de donner la vie à cet être de mots, de silences et de papier et ainsi lui forger une palette de subtilités qui rendront au personnage une ligne fluctuante de couleurs forger par l’expérience propre de l’acteur. Cette voix intérieure, ce chemin parcouru sera différent d’un acteur à l’autre puisque chaque être possède en lui une individualité qui lui est propre et une interprétation du monde unique à ses yeux de par son expérience et ses choix de vie.

L’imagination, la sensibilité, la compréhension du monde qui nous entoure influent directement sur la part de création que l’acteur apportera à l’œuvre interprété, que ce soient de manière consciente ou inconsciente.

L’interprétation pose des balises, à priori, puisqu’elle part d’une œuvre déjà existante mais les infinis possibilités d’interprétation dans le microcosme d’une œuvre permettent à l’acteur d’accéder à une part créatrice personnelle dans l’instant et en harmonie et complémentarité avec les univers créateurs côtoyés, que ce soit ceux de ses partenaires de jeu, du metteur en scène, du concepteur d’éclairage, du public, etc.

Un art d’interprétation est avant tout pour moi, un art de compréhension personnelle et de partage mutuelle. Il n’est nullement dénué de créativité, au contraire, puisque cet art se doit de se renouveler soir après soir, confronté aux univers subtils qui l’entourent dans l’éphémère et l’intemporalité de la représentation scénique.

Salutations,

Pascal Binette




Date: Wed, 10 Sep 2008 09:17:15 +0000
From: serge_ouaknine@yahoo.fr
Subject: Re : Que faut-il entendre par "art d'interprétation"?
To: queatre@uqam.ca


Que faut-il entendre par "art d'interprétation"?

Bonjour,

Il me semble que derrière votre question, le sujet concerné serait: "qu'est-ce qu'une partition ?". Pour le cas de la musique, la partition est créée par le compositeur. Pour le cas de la danse ou de la dramaturgie, chorégraphe et dramaturge écrivent  une organisation signifiante, un rituel ouvert qui n'emprunte pas seulement  le corps ou des mots mais des relations complexes qui désigne un moment de l'univers. C'est cette complexité du "dire", ouvert, en mouvement, qui interdit de figer ce moment du temps.  Et qui se présente sous la  forme d'une « partitions », c’est a dire un potentiel… qui fera ensuite, comme vous le souligner fort bien, un objet d'interprétation, et sur la base de cette ligne conductrice...
Créer répond à quelque chose, et initie quelque chose, tout comme interpréter. La fidélité n'existe pas en art, en valeur absolue. Il ne faut pas confondre « vérité » et « fidélité ». On peut trahir une œuvre ( dans sa forme) en lui restant fidèle ( en son esprit) . « L ‘interprété » rejoint le « créé »,  si le geste s'infiltre sur le mode de la métaphore et non du vérisme. Car le langage (tout langage) est un être vivante, et donc  en mutation  constante. Voilà pourquoi les textes anciens peuvent nous parler encore ... et solliciter notre « modernité »… Ce qui change ce n’est pas seulement une question de forme mais une manière et un contexte d’où l’on peut  à nouveau : interroger.
Cet objet « interprété » n'exclue pas « l'acte créateur",  au contraire il le recommande.
Ainsi créer est ce mensonge vrai qui nomme  autrement la vérité, ainsi créer ne se séparer du geste d’interpréter.
L’art n’est pas une réponse mais une question. Si interpréter  est la réponse « absolue » alors le dialogue devient  impossible.  Pour qu’il y ait jeu, il faut  un vide. Du « jeu » et du « je »  autour de l’axe de la roue. Mais il faut un axe et une roue. De la manière dont vous jouerez de ce vide dépends la nature créatrice ou clichée de votre interprétation /création.   Il ne convient pas  de regarder l’objet mais ce l‘unit à sa source et l’en sépare.  
Ainsi entendu, interpréter  est un « mouvement » créateur. Celui là même qui permet à la roue de se mouvoir sur son axe… C’est la notion d'interprétation qui reste heureusement ambiguë. De la distance féconde émise envers la source se mesure son degré de fidélité et sa variation.  L’art n'échappe jamais à la nécessité d'une matrice conductrice. Un art est toujours cultivé.  
Il faut donc entendre qu'il y a  un "balancier" délicieusement  flou... inquiétant à tout esprit académique, qui fait qu’ Hamlet est là et n’est pas là. On peut toujours le recréer  car  le flux de la vie ne peut se résoudre au « mot à mot" et c’est pour cela que Shakespeare lui fait dire : Words, words, words…

bien à vous,

Serge Ouaknine

--- En date de : Mar 9.9.08, Bernard Dasousa <bernardasousa@videotron.ca> a écrit :

    De: Bernard Dasousa <bernardasousa@videotron.ca>
    Objet: Que faut-il entendre par "art d'interprétation"?
    À: "Liste de discussion en francais sur le theatre" <queatre@uqam.ca>
    Date: Mardi 9 Septembre 2008, 16h35

    Bonjour,
    Tel chorégraphe s'insurge à l'idée qu'on parle de la danse comme
    "art  
    d'interprétation"?  Cette réaction ne repose-t-elle pas sur une  
    limitation du terme "interprétation" à celui
    d'"exécution"? La  
    chorégraphie, la mise en sène et la direction d'orchestre ne sont-
    elles pas des arts d'interprétation? L'actrice comédien ou la  
    comédienne qui définissent les paramètres de leur personnage pour lui  
    donner un sens, dans la continuité ou la discontinuité, ne sont-ils  
    pas des "interprètes"? Sur papier, le personnage de théâtre
    n'est-il  
    pas qu'une somme de répliques et d'indications scéniques? Leur donner
     
    son et mouvement n'est-il pas d'emblée une création, même si
    l'artiste  
    n'écrit ou ne décrit pas sur papier  les pas, les notes et les mots.
    Cordialement, Bernard Da Sousa.

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