référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2010-10/msg00022.html
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Cher André,

Il me semble que la nouvelle histoire veuille Ă©chapper d’abord Ă  la narrativitĂ©  centrĂ©e autour de figures charismatiques, celles qui ont centralisĂ© les pouvoirs et les luttes (rois, princes, prĂ©sidents, forces militaires ou sacerdotales) expliquant les guerres, les conflits nationaux, hĂ©gĂ©moniques ou religieux etc. Ce nouveau regard  interpelle, avant tout, un le traitement que nous faisons de l’information et donc le recueil et la restitutiondes faits. Les  Ă©vĂ©nements ne sont plus le fruit d’une reconstruction sensorielle (dite subjective) mais  obĂ©issent aux courants d’une pensĂ©e rhizomatique,  croissement de faits  non forcĂ©ment  linĂ©aires ou en ordre hiĂ©rarchique.

La nouvelle histoire tente ainsi d’échapper Ă  la lecture classique des appareils et personnages de pouvoir. Le sujet est dĂ©lĂ©gitimĂ© au bĂ©nĂ©fice d’instrumentalisations idĂ©ologiques, religieuses ou mĂ©taphysiques collectives. Les nouveaux historiens se dĂ©marquent du monde posĂ© comme objet et s’ouvrent Ă  la critique du rĂ©cit unique. La perception fuit la centralitĂ©  du pouvoir et cherche Ă  percer ses dĂ©placements.  L’art, la littĂ©rature, et les intercultures musicales ou spectaculaires sont perçus comme autant de mouvements de  langages autonomes, capables d’échapper Ă  la Loi du Prince.  Ce qui est partiellement illusoire. Donc sur le plan des rĂ©cits, on constate une rupture de la verticalitĂ© hĂ©ritière des utopies europĂ©ennes ou consĂ©quences du marxisme et des dĂ©rives sociologiques, en cherchant Ă  conserver et intĂ©grer autrement dans la lecture des faits culturels et politiques les cartographies Ă©conomiques et les tensions issues des luttes sociales, mais aussi le passage d’une sociĂ©tĂ© artisanale Ă  celle de la production industrielle lourde Ă  la globosphère de l’Information.

Mais cet aspect  n’est pas forcĂ©ment dominant. On intègre aujourd’hui l’histoire des idĂ©es aux portraits de la vie quotidienne, certes aussi aux effets des mĂ©diatisations technologiques, mais la duplicitĂ© des mĂ©dias face aux instances  dĂ©cisionnelles est discrète du champ critique. Les mĂ©dias tentent de banaliser les modes de les instances du lĂ©gislatif et de l’exĂ©cutif pour instaurer son propre ordre : dit Quatrième pouvoir...

De ce point de vue la nouvelle histoire pose un doute sur les rapports de forces et les enjeux de ce qui prĂ©cisĂ©ment  construit et expose du rĂ©cit journalistique (dans l’éphĂ©mĂ©ritĂ© des Ă©vĂ©nements) face au rĂ©cit plus complexe des historiens qui prennent un recul face Ă  l’évĂ©nement.  On constate toutefois une Ă©clipse des pĂ´les de lĂ©gitimitĂ©, mais aussi des courants qui tentent de renvoyer l’idĂ©e Ă©vĂ©nements, Ă  une sorte de souveraine vacuitĂ©.  Le star system Ă©rige en idoles, des formes et figures de reprĂ©sentations, Ă  seule fin de vider le pouvoir de toute rĂ©fĂ©rence au vrai. Le paraĂ®tre et non l’être, le simulacre et non  le credo ou l’aveu domine la scène des tĂ©lĂ©visions. D’oĂą la difficultĂ© contemporaine de construire un (ou des)  modèle( s)  opĂ©rationnel(s) pour  rendre compte d’une historiographie possible. Elle n’est plus centrĂ©e sur la personne come sujet  mais l’évĂ©nement comme effet. Le personnage  cède du terrain Ă  la situation dont il devient le paradigme objet et non  plus le moteur responsable.

Enfin la psychanalyse et la linguistique rappellent que toute histoire construit un son discours dans une langue, des concepts et rĂ©fĂ©rents qui ne cesse de se modifier dans la mixitĂ©. Les interfĂ©rences de la globalisation agissent ainsi en effet pervers, sur le tissu social des Ă©tats nations. Pour donner un exemple banal : tous les centres commerciaux du monde tendent  Ă  se ressembler de Buenos Sires Ă  ShanghaĂŻ. C’est  la subjectivitĂ© des dĂ©sirs vĂ©cus qui reste intraduisible et non les effets consommateur de la publicitĂ©.  Il ya donc un dedans et un dehors. Un univers intime et un univers public, ce que l’histoire ancienne avait confondu.

Comment alors rĂ©fĂ©rer ces histoires sinon par la fiction romanesque. La nouvelle histoire est consciente du facteur inaliĂ©nable de la subjectivitĂ©, tant dĂ©criĂ©e au milieu du XXe siècle, mĂŞme sur un plan acadĂ©mique elle donne lĂ©gitimitĂ©  l’autofiction, ou encore le contexte socio affectif de rĂ©cits qui tiennent compte  de la diversitĂ© des matĂ©riaux, une  manière autre de revisiter la mĂ©moire et de restituer le visage pluriel de ses terrains. La nouvelle histoire se dĂ©marque de la subjectivitĂ© romantique et apologĂ©tique : la dĂ©rision, l’humour ou l’enquĂŞte policière relatifs aux classes dominantes s’étend de manière plus vaste jusqu’aux acteurs anonymes de l’Histoire.  

La construction bourgeoise, industrielle et coloniale XIXe siècle est mise Ă  mal après les rĂ©volutions et guerres atroces du XXe. Pour ma part,  je crois surtout que la tentation de la nouvelle histoire, après avoir voulu faire triompher  une nouvelle rationalitĂ©  va devoir rĂ©introduire des facteurs plus diffus et qui incluent les intercultures, les tensions  propres aux heurts et rencontres de civilisations.  Ce qui Ă©tait hier histoire rĂ©gionale devient  une aventure planĂ©taire. Une question reste inchangĂ©e : Ă  qui la nouvelle histoire veut-elle faire plaisir ? VoilĂ  la question.  

Qui peut prĂ©tendre avoir digĂ©rĂ© la complexitĂ© de la globalitĂ© ?  Enfin  nul n’échappe de nos jours aux changements de paradigmes temporels. Nous sommes tous les enfant sde l’immĂ©diatetĂ©, et donc d’un effet d’effacement de la notion mĂŞme de durĂ©e historique.  Ă‰crire histoire c’est entendre les voyages du temps. Ors il apparaĂ®t,  du moins dans le monde occidental, un phĂ©nomène exponentiel de dĂ©lĂ©gitimisation de l’histoire et de la philosophie, diminuĂ©es ou supprimĂ©es des programmes scolaires. Pourquoi ?

Simplement parce que  la culture du pragmatisme et du profit sous le voile de l’argent virtuel (voir la prĂ©sente crise mondiale des systèmes  bancaires) veut  effacer toute mĂ©moire,  donc tout pouvoir de rĂ©cit, Ă  seule  fin d’une croissance Ă©conomique construite sur le dĂ©sir, le vide existentiel et la consommation.  Donc plus de lĂ©gitimisation transcendantale, plus de continuitĂ© fondĂ©e sur une quelconque Genèse. Je pressens que cette  vison est  temporaire et qu’une nouvelle  mĂ©ta-philosophie est en cours , Ă©mergĂ©e des sciences fondamentales, de la bio-Ă©thique et explorations du cosmos. Mais il y encore loin de la coupe aux lèvres, car les procĂ©dures du savoir sont plus rapides  que les  processus de la connaissance. VoilĂ  pourquoi  aucune  discipline ne pourra jamais prĂ©tendre cerner le sens de l’Histoire ( entendre ainsi la mort des idĂ©ologies après la chute du Mur de Berlin).  Ancienne et nouvelle approche de l’histoire, posent la question  jamais close des constructions mythiques face aux tentations totalitaires. 

Face Ă  cela les nouveaux historiens se transforment en archĂ©ologues de la pensĂ©e, Ă  l’affut de faits nouveaux. On dĂ©couvre que la chute de l’Empire Romain n’est pas seulement consĂ©quente aux invasions barbares, mais au plomb et au tain de sa vaisselle qui rendit sexuellement  sĂ©niles les classes nobles dirigeantes. Un non-savoir peut participer aveuglĂ©ment Ă  une construction Ă©difiante, elle peut contribuer,  Ă  l’inverse Ă  des facteurs de dĂ©nis ou de la haine de soi. D’oĂą l’introduction d’une pensĂ©e Ă©cologique et holistique dans la lecture des  actes et faits historiques. Dès l’instant qu’elle cesse d’être Ă©difiante, l’histoire doit recentrer et redĂ©finir son Ă©thique et ses paradigmes.  Ce qui fait entendre que nul  n’est a l’abris, des points de vue inconscients de son rĂ©cit. Il n’y a pas  d’objectivitĂ© historique ( l’utopie des nouveaux historiens)  mais une manière diffĂ©rente de resituer le rĂ©cit de l’ identitaire, comme fiction, et le temps immĂ©diat comme projection des tensions du privĂ© et du public. Le monde est devenu spectacle.

S.O. 31-10-2010




De : Andre G. Bourassa <bourassa.andre_g@uqam.ca>
Ă€ : Liste de discussion en francais sur le theatre <mascarene@uqam.ca>
Envoyé le : Dim 31 octobre 2010, 4h 58min 29s
Objet : Nouvelle histoire

Bonjour,

Au moment de réviser le manuscrit d'une histoire du théâtre au Québec, je me rend compte, en relisant l'introduction, que je ne suis vraiment pas très clair sur la notion de "nouvelle histoire", même si j'en ai déjà traité dans un article récemment mis en ligne <http://id.erudit.org/iderudit/041056ar>.

Comment rĂ©sumeriez-vous les principales caractĂ©ristiques de la nouvelle histoire?  MĂ©fiance, sur le plan vertical, par rapport Ă  une histoire traditionnelle qui banaliserait l'Ă©vĂ©nement prĂ©sent en le rĂ©duisant Ă  une consĂ©quence du passĂ©?  Ouverture, sur le plan latĂ©ral, auc dĂ©couvertes d'autres approches de l'Ă©vĂ©nement, comme l'archĂ©ologie, la sociologie, la textologie?

Bien cordialement,

André G. Bourassa