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Re: Critique d'un dispositif expérimental... anne Vernet



Title: Re: Critique d'un dispositif expérimental...
Bonjour Alexandre,

Oui, j’ai passé la mesure, je le sais, je l’assume.

Vient le moment où dans un monde à tel point écrasé de chiffres de l’insignifiance comme seul éthos, comme unique logos, toute mesure, effectivement, se perd. Et la tolérance échoue à tolérer l’intolérable.

Je me suis permis un jugement – et en cela, j’ai appelé le vôtre, c’est une bonne chose, je vous en remercie.
Car s’il est bien, depuis l’avènement servile de la dictature postmoderne de l’humilité, quelque chose qui est interdit au théâtre, interdit entre gens de théâtre, interdit sur nous-mêmes, c’est le jugement, l’expression de la faculté de juger.

Plus rien ne fait sens – soyons humbles – : et tout délire devient sensé. Toute banalité.

Je ne peux plus.
Cela fait vingt ans que j’assiste, comme la plupart impuissante, au dépècement du théâtre, à la liquidation des filiations de la création et ainsi, des conditions de son devenir. Vilar écrivait en 1960: “Les civilisations dont le théâtre devient un commerce ne sont pas loin de mourir”.

L’intolérable, dans l’exemple qui nous occupe, c’est cela: qu’Onysos le furieux, l’œuvre de Laurent Gaudé (qui eût mérité vraiment une autre publicité, je veux dire par là une autre représentation) soit démembrée, morcelée, remontée en un clip posé comme simple un stimulus au même titre que l’est un électrochoc administré à une souris de laboratoire.

Où est notre théâtre, là-dedans? Comment en est-on arrivés là? Comment oser encore parler d’art, de spectateur, de science, d’un quelconque savoir?

Et tout, tout ce qui est “Kulturarbeit” - qui fait que l’humanité n’est pas un organisme-colonie de cloportes – tout cela, aujourd’hui, fait l’objet de la dévoration de l’intérêt, qu’il soit convoitise matérielle ou hubris d’une pseudo objectivité maîtrisée. Dans l’organisation sociale actuelle dans laquelle nous sommes piégés, l’humanité n’a plus d’autre espace à “conquérir” qu’elle-même, elle-même à dévorer – et elle commence par se repaître de ce qui la signe.
C’est une humanité sans “Autre”, et incapable d’être Autre à elle-même. Ce qui seul peut la sauver.

L’altérité est ce qui meurt dans la dévoration laborantine. Le laboratoire est précisément constitué pour abolir l’altérité.
Or, c’est cela que le théâtre porte: que l’altérité est précisément ce qui signe notre identité commune.
Pourquoi ai-je passé la mesure? Pour appeler de l’altérité. Merci de l’avoir apportée.

Sincèrement désolée d’avoir outrepassé la mesure de la convivialité – mais cette mesure-là  n’est pas qu’un code ou un réflexe neuronal intégré. Elle tient aussi à ce qui la signe (signait?): la dignité de “ceux qui viendront après”, disait Brecht. Non, je ne tolère pas que le “No futur” de quelques papes postmodernes de l’auto-engendrement impose sa “culture” de l’immédiateté forclose aux enfants des autres.

Mais je vous le concède, ma colère est au fond sans objet. Parce que les petits laboratoires ne l’insignifiance ne vont pas faire long feu alors que l’Europe et l’Occident vont sans doute plonger dans une catastrophe dont on n’imagine pas l’abomination qu’elle sera. Et dans la terreur qui va s’en suivre, les régions du monde qui jusqu’ici saignaient le plus seront alors les seules oasis de paix.

“L’homme est l’indestructible qui peut être détruit”, écrivait Blanchot dans L’Expérience-limite... L’hubris de se penser indestructible est toujours le premier coup que l’on porte à soi-même.

Oui: le théâtre peut être détruit.

Cordialement,

Anne Vernet





Le 19/10/11 15:23, « Alexandre Buysse » <abuysse@bluewin.ch> a écrit :

Bonjour Anne,
Je regrette que votre dernier écrit soit empreint de tant d’émotion qu’elle ne vous permette même pas de garder un minimum de distance au sujet que vous commentez, ni de préserver un soupçon de respect par rapport aux recherches menées par d’autres que vous-même.
Bien entendu, vous relevez certains éléments qui pourraient être pertinents si on ne creuse pas le sujet et qu’on ne se renseigne pas à fond. Vous défendez le théâtre et vous avez bien raison de dire que regarder un clip de théâtre, sur un écran dans une situation isolée et artificielle (si on oublie tout ce qui a précédé cela dans ce dispositif complexe), n’est pas vivre une expérience théâtrale (ce que d’ailleurs Bressan souligne). Je ne me permettrais en aucun cas un jugement pareil au vôtre. Je n’ai pas la prétention d’être chercheur en sciences cognitives, ni celles d’être neurologue, ni celle d’être médecin. Je n’ai pas non plus l’audace de penser que ma glose est moins prétentieuse que celle des autres.
Je vous avoue que la mise en évidence – dans le monde de la neuroscience- par ce procédé, d’un autre Lebenswelt, monde vécu, que le sujet vit avec les qualités d’un monde réel, m’intéresse. Surtout quand on est en voie de démontrer que cette adhésion du sujet à un monde représenté, à une représentation, prend le dessus sur son adhésion à son environnement « réel ». On est, même si le dispositif est très artificiel, assez proche quand même de l’effet de l’art, de la force du théâtre.
Je me permettais donc cette référence aux publications issues de ces recherches (il y a deux livres de parus qui rendent l’expérience moins ridicule que votre lecture ne le laisse entendre) en lien avec le questionnement posé sur de possibles effets thérapeutiques…. Mesurables. Le véritable problème que vous soulignez n’est pas celui de ce dispositif, ni de la recherche en neurosciences que vous semblez mépriser, mais bien celui de la mesure. Pourquoi a-t-on besoin de mesurer ? Pourquoi n’ose-t-on plus affirmer que la fréquentation d’œuvres d’art est importante en dehors même de la transmission culturelle ? Pourquoi tout doit-il être chiffré pour être reconnu ? J’aurais certes préféré que l’on tente de voir si des malades qui jouent guérissent mieux, plus agréablement, plus vite, en ayant mis en mots leurs maux, en ayant vécu un autre monde où la lutte contre le mal, une fois qu’il est nommé, est possible. Je peux comprendre votre indignation et vos craintes de déshumanisation face à la crédulité béate en la technique.
Alors, je suis probablement naïf de croire que chaque discipline peut contribuer à mieux comprendre notre monde, et que les sciences cognitives ont évolué depuis leurs balbutiements : il n’en reste pas moins que j’assiste béat au rapprochements tranquilles qui se dessinent.
Tout cela étant dit, éthiquement, je ne peux que vous rejoindre, il est triste que des scanneurs ne soient pas disponibles pour des malades mais mobilisés pour des recherches qui peuvent sembler futiles. Mais face à la misère du monde, aux besoins pressants, a-t-on le droit d’être payé pour faire de la recherche sur le théâtre ? Nous avons assurément le droit d’en faire, mais avons-nous l’outrecuidance de nous croire indispensables avec notre verbiage incessant, qui n’apporte pas grand-chose dans l’immédiat ni aux créateurs ni aux spectateurs ? Ces moyens seraient certainement mieux utilisés pour aider les personnes qui ont besoin de soins.
Cordialement
Alexandre Buysse
 
 
 
 

De : owner-mascarene@uqam.ca [mailto:owner-mascarene@uqam.ca] De la part de anne Vernet
Envoyé : mercredi, 19. octobre 2011 11:40
À : Liste de discussion en francais sur le theatre
Objet : Critique d'un dispositif expérimental...


Bonjour,

Au risque de fatiguer certains d’entre vous, mais afin d’en terminer avec le sujet, je voudrais décortiquer la qualité “scientifique” du discours de Y. Bressan sur cette expérimentation qui paraît sidérer quelques adeptes.

Et comme il se trouve que je dois la vie à la neurochirurgie et autres neurosciences (les sérieuses: celles qui s’occupent vraiment des gens malades ou blessés, avec des professionnels compétents), et que, du coup,  je parle un peu la technoscience du neurone dans le texte, je me propose de traduire quelques extraits de l’article signé par Y. B. dans le document titré “Cognisciences” que j’ai transmis il y a quelques jours (pp 6 & 7):

Le théâtral est un excellent tube à essais. En effet, il est une forme de réalité circonscrite dans l'espace et dans le temps à laquelle un sujet (le spectateur) va conférer une forme d'existence par son adhésion.”

Nous savons tous qu’il n’est jamais “qu’un” sujet, “le” ou “un” seul spectateur, lors d’une présentation théâtrale: en général dans ce cas, on rembourse - n’est-ce pas? Bon, passons et entrons dans le tube.

Voyons, dans un premier temps et de façon succincte, le protocole expérimental retenu. Il s’avérait fondamental d’intégrer le dispositif technique au dispositif artistique dès le montage de cette expérience.”

La qualité scientifique de la démarche qui prétend étudier l’effet neuronal objectif de l’art consiste-t-elle apparemment, ici, à faire danser le microscope...? Il faut croire que oui:

Plus précisément, le travail majeur de la mise en scène était de jouer avec le lourd environnement médical du scanner, l’intégrer dans la représentation, et ainsi brouiller les pistes entre réel et fictif.”

Votre mâchoire s’en décroche d’ahurissement.
Barba se retourne trois fois dans sa tombe.
Mise en scène de quoi, de qui?
C’est avec un scanner qu’on “joue”, maintenant? Or, il est dit plus loin “les expérimentateurs enregistrèrent, selon un protocole expérimental précis [non décrit, on doit être trop nuls], les IRMf des sujets”

Petit cours de vraie science: un scanner fonctionne par rayons X.
L’IRMf, c’est l’Imagerie par Résonance Magnétique fonctionnelle.
Ça n’est pas du tout pareil, et pas du tout le même appareil.
Donc, ici, soit Y.B. a des rayons X qui donnent des images de résonance magnétique...Et là, c’est une grande première scientifique...
Soit son discours relève de la science de prendre ses lecteurs pur des truffes.
 
Mais continuons: il faut “ainsi brouiller les pistes entre réel et fictif”: oui, c’est bien ce qu’on se disait, aussi...
C’est sûr: brouiller les pistes et confondre le réel et la fiction, c’est super scientifique.

Un dispositif théâtral a donc été recréé en laboratoire.
=> je n’ai toujours pas compris en quoi le dispositif est “théâtral” - sinon qu’il n’est pas du tout scientifique, ça oui... mais... c’est peut-être ça?

Des représentations d’Onysos le Furieux, de Laurent Gaudé, furent filmées et diffusées en direct ...
=> D’ACCORD!!! voilà: le théâtre est dans le laboratoire, avec une grosse machine non identifiée, qui, elle est dans la représentation, mais pas dans le même espace que les spectateurs, qui eux sont ailleurs, et à qui du théâtre (dans lequel il n’y a pas la grosse machine qui, elle, est dans la représentation – vous suivez?) est retransmis filmé...Aaaaaaaah !!!!! C’est beau, la science.

... à chacun des 20 sujets- spectateurs qui se trouvaient dans un scanner situé dans une pièce voisine. Durant les 14 minutes de la représentation,

Là je ne comprend plus: il y a donc une pièce avec la première grosse machine, qui ne sert à rien qu’à brouiller les pistes, et dans l’autre pièce, il y a 20 PERSONNES DANS UN SCANNER !!!???
Ça existe maintenant les scanners de groupes?
Meuh non... : ces 20 personne, elles passent donc, une par une (vous imaginez le boulot, si au théâtre il fallait recommencer la présentation entière pour CHAQUE spectateur, tout seul, dans la salle?) un petit quart d’heure, dans un... on va dire un “machin” et à qui on projette, dans le machin, un clip de théâtre...

Voilà, c’est ça...: en fait, on fait croire à ces personnes qu’en réalité elles sont dans l’autre machine (celle qui brouille les pistes) et que ce sont elles qui vont être filmées en train de regarder le film, et donc que ce sont elles qui jouent... Et ça crée du réel fictif... Alors que le vrai réel, ce sera d’observer quand leurs neurones scintillent, parce que comme ça, et avec tout ça, on aura la preuve qu’il se passe quelque chose.
Qu’on n’est pas que morts, au théâtre.

J’espère au moins que vous aurez un peu ri...?
Ça ferait un un bon argument de pièce, ou de film: Charlot scientifique, empêtré dans les “scanners” et y oubliant les gens trop cuits....


J’arrête là l’analyse – tout le reste étant à l’avenant, notamment les “résultats” évidemment obscurs (CQFD)

Ce clip neuronal est dénué de toute validité : n’y sont ni le théâtre, ni la science. Mais la glose scienteuse, oui, et surtout prétentieuse, qui “met en scène” une pseudo expérience dans un unique but: décerveler ses cerveaux réfractaires à la molécule du bonheur et aux puces de sécurité-pour-tous.
Non seulement “l’expérimentation” n’y est qu’instantanéïté insignifiante mais la théâtralité même de son soi-disant critère est totalement faussée: car il n’y a théâtre que lorsqu’il y a simultanéité collective de perceptions individuées: la perceptivité collective influe sur ce que chacun perçoit, lequel nourrit la sensibilité de l’ensemble [et lorsque je rappelais les “moments” qui m’ont frappée au théâtre – et dans lesquels j’ai oublié Kantor, la Classe morte – la qualité de ces instants est indissociablement reliée, dans les faits et le souvenir que j’en garde, à la sensibilité collective qui, en moi, l’a portée. Et c’est cela, la “grammaire invisible qui nous constitue”...]

Mais Y. Bressant n’a, il faut croire, jamais mis les pieds au théâtre...

Aucun scientifique sérieux ne mènerait une recherche selon un “protocole” aussi délirant. Encore moins en tirer fierté. Comment une ânerie pareille a-t-elle pu trouver crédit, être autorisée, par qui? Combien cette clownerie pitoyable a-t-elle coûté?

Et là, si on ajoute à cela qu’il se trouve des béats pour y croire, à ce mauvais spectacle... pendant que des malades attendent, dans ces régions du monde où n’existent ni scanner ni Irm - et parfois même pas de radio, faute d’énergie...

On rit moins.

Anne Vernet

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