référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2011-12/msg00007.html
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=?windows-1258?Q?RE:_Suite:_=E9motion=2C_imitation=2C_empathie?= Alexandre Buysse



Title: Suite: émotion, imitation, empathie

Chère Anne,

J’aimerais qu’un « neuroscientifique » commente vos ouvrages avec la même « rigueur et honnêteté intellectuelle » dont vous faites preuve à leur égard, mais en ayant recours à leur propre cadre de référence.

Tout en reconnaissant l’humanité de vos propos, je ne parviens toujours pas à apprécier la manière dont vous dénigrez totalement une démarche épistémologique qui n’est de toute évidence pas la vôtre.

Il est facile de prendre un article de toute personne, sur ce réseau ou un autre, et de le tourner au ridicule en faisant fi de ses références scientifiques et d’y substituer celles d’un autre cadre. Les travaux auxquels touche Decety relèvent également d’autres démarches telles celles de Meltzoff ou Prinz, et de bien d’autres dans ce domaine. Vous vous gaussez de “deux capacités (fonctions exécutives et attribution d’états mentaux à autrui) se développent en parallèle chez l’enfant” et pourtant c’est quelque chose de largement démontré et théorisé. Vous ne l’avez pas lu, ni expérimenté vous-même ? C’est dommage que votre omniscience ne s’étende pas jusque-là.

Mais qu’importe, laissez-moi simplement vous dire que votre « critique » est de l’ordre justement de « “vérités” basiques issues d’une littérature de gare, psycho de bazar vulgarisée qui ne rime à rien de tant soit peu “scientifique » », car vous démontrez excellemment bien n’entendre absolument rien à ce qui est effectivement un jargon tout autant abscons que le vôtre.

Qui êtes-vous pour juger de la scientificité des propos ? C’est vrai que vous faites preuve d’un brin d’humour en vous référant à la psychanalyse dans ce contexte. Depuis quand la psychanalyse est-elle la seule discipline scientifique. Je ne m’étendrai pas sur une critique des références que vous utilisez qui pourraient être considérées d’un autre temps (non mais franchement : ignorer la théorie de l’esprit, se référer « aux phases successives de crise », de nos jours, il y a de quoi écrire effectivement un pamphlet pour journal gratuit).

Je m’excuse de la violence de mes propos, mais je ne saurais admettre qu’on dénigre un travail dont on ne connaît absolument rien sans que les principaux intéressés soient là pour se défendre. Mais à tout prendre, à force de vouloir faire la chasse à la déshumanisation, vous donnez, par la tournure de vos propos, un bel exemple d’humanisme, de dialogue, un superbe exemple de tentative de comprendre la démarche de l’autre. Vous pratiquez l’euthanasie de la pensée et, vu votre formation, vous ne sauriez prétendre à une errance de langage. Je m’attendais à plus de finesse et d’humanisme de la part de quelqu’un de votre envergure.

A bon entendeur

Alexandre

 

De : owner-mascarene@uqam.ca [mailto:owner-mascarene@uqam.ca] De la part de anne Vernet
Envoyé : samedi 3 décembre 2011 12:58
À : Liste de discussion en francais sur le theatre
Objet : Suite: émotion, imitation, empathie

 

Bonjour,

Je reviens (un peu plus calmement - encore une fois mes excuses pour le malentendu de référence) sur l'article de J. Decety transmis par Y. Legault.

Là encore, comme lors des comptes-rendus "neuroscientifiques" précédents, la pétition de principe qui fonde l’expérience est invalide.
En effet, que signifie, d’un point de vue scientifique rigoureux, "se mettre à la place d’autrui”?
Et qu’implique cet ordre donné à exécuter?

Il ne s’agit pas d’un geste, dont l’objectivité de l’extériorité (au sens neuromusculaire par exemple) est avérée. Il s’agit d’un état imaginaire et d’un affect, qu’il est commandé au cobaye d’éprouver – à l’image de ce qu’un mauvais metteur en scène exigerait d’un tout aussi mauvais acteur – autrement dit d’un affect sur commande à éprouver, donc, pour soi, d’une part, redoublé d’autre part de l’acte d’obéissance à un expérimentateur dont nulle part il n’est considéré s’il se pose comme altérité et autorité (et qui, évidemment, est présupposé, lui, totalement dénué de toute influence sur l’activité cérébrale du cobaye observé).

Encore une fois, ce type de présupposé pseudo scientifique est proprement délirant, et interdit toute validité à la pompeuse conclusion d’une “vérité” expérimentale qui vérifierait le “réel” à l’œuvre (je rappelle en passant que confondre vérité et réalité est le propre d’un aveuglement dogmatique).

En outre, une cascade de stupidités est énoncée, dont je n’en citerai que quatre pour l’exemple:
1. le psychothérapeute censé se mettre “à la place” de son (ses) patient(s): certainement pas!
Au contraire, toute psychothérapie correctement conduite doit par-dessus tout éviter ce genre de transfert;
2. en appeler à la mère du cobaye pour prouver “l’empathie pour autrui” relève de l’escroquerie – car s’il est un être qui ne nous est pas “autre” dans notre genèse – même si le cordon ombilical, physique et symbolique, a été dûment coupé -, c’est bien celui de la mère;
3. affirmer
que les “deux capacités (fonctions exécutives et attribution d’états mentaux à autrui) se développent en parallèle chez l’enfant” est un verbiage qui ne veut rien dire: que signifie, du point de vue scientifique du développement psychique, ce “parallèle”? Rien. D’où est ici tirée la soi-disant observation? On ne sait pas. En revanche, ce qu’on sait, c’est que l’intégration de l’altérité se construit chez l’enfant par des phases successives de “crises” (il faut entendre ici le terme dans son meilleur sens), dont la première est, bien avant celle que Lacan nomme “le stade du miroir” (au cours de la seconde année de vie, l’enfant se “voit” dans le miroir comme autre et engage tout un long processus pour se reconnaître dans l’image, et comme image de l’autre qu’il est) celle de l’émergence du “moi” dans la psyché: “le Moi est l’un des premiers étrangers qui se présentent à la psyché” (Castoriadis, philosophe, mathématicien et économiste, également psychanalyste, c’est moi ici qui souligne);
4. quant au déni des maladies (déni d’une paralysie chez un hémiplégique!!), ce qui est observé, c’est, chez le schizophrène, le déni de sa maladie parce que justement c’est là l’un des sympyômes de la schizophrénie – alors, peut-être y a-t-il des malades hémiplégiques dont les lésions cérébrales entraînent également un trouble schizoïde, mais faudrait-il ici, encore, être rigoureux dans l’explicitation: autrement dit de pas faire systématiquement l’impasse sur les acquis de la psychologie et de la psychanalyse. Mais, comme ce sont ces acquis mêmes qu’on veut ici liquider par la “preuve”, évidemment, on évitera d’y référer – même si l’on se sert sans vergogne des clichés psychologiques les plus idiots pour “principes” d’expérimentation.

Encore une fois, la démonstration s’appuie sur des “vérités” basiques issues d’une littérature de gare, psycho de bazar vulgarisée qui ne rime à rien de tant soit peu “scientifique”;
Encore une fois, le point de départ est une stimulation de l’imaginaire par une manipulation de l’affect, qui veut nier par la preuve toute efficience à l’imaginaire – dans sa capacité d’autonomie - ou du moins le réduire au neurobiologique;
Et, encore une fois, les présupposés de l’expérience étant faussés sinon faux, les conclusions tirées des résultats ne peuvent qu’être aberrantes.

Il est clair que le regard porté ici sur l’humain ne le cède en rien à ceux d’un Gobineau, d’un Chamberlain et de leurs émules en réification.
Bien sûr, on ne parlera pas ici de “races inférieures”... mais la réduction des comportements humains à des équations neuronales contrôlées signe tout simplement la déshumanisation globale de tous et de chacun, et surtout la négation de ce qui fonde les libertés: la capacité d’imaginer le non-connu, le non-advenu, pour le faire advenir, au-delà du cliquetis clignotant du neurone automate, dans l’imaginaire collectif, autrement dit les ressorts mêmes de la créativité.

Rien de tout ce fatras débilitant n’éclaire l’art, et n’est en jeu dans le travail d’acteur – en aucun cas l’acteur ne “se met à la place de l’autre”, ou alors il faut qu’il aille se faire soigner. Jusqu’ici, je n’ai jamais rencontré Hamlet. Je ne sais pas quelle tronche il a. Tout ce que je connais, c’est un texte. Et c’est tout ce que je peux jouer, avec les autres. Et je ne me “mets” pas “à la place” de mes partenaires, ni ne me “prends” pour eux.
Sinon, j’aurais deux ans d’âge mental.

Amitiés,

Anne