référence : http://listes.cru.fr/arc/medievale/1998-07/msg00001.html
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Re: THEORIE FEODALE Loic DAMILAVILLE




Bonjour a tous,

Je ne suis pas encore intervenu sur cette belle liste mais ce debat sur le
statut des principautes franques aux alentours de l'An Mil m'interesse
beaucoup.

Effectivement les liens entre les princes du sud de la Loire (a peu pres) et
ceux de 'Francia', duche de Bourgogne y compris (le comte dependant de
l'Empire), s'etaient distandus depuis assez longtemps en l'An Mil. La
fracture (des Medievistes plus competents que moi pourront preciser tout
cela) peut etre etablie aux alentours des annees 880-890, a la mort de Louis
le Begue, l'accession de Boson au trone de Provence (ou d'Arles) et a
l'election d'Eudes de Paris en tant que roi des Francs (Eudes ayant ete elu
par les seigneurs de Francia, ce qui tend a prouver qu'en 888 la fracture
etait deja consommee).
J'ai effectue quelques recherches sur le regne de Louis IV d'Outremer
(936-954), et cette periode est une etape interessante pour comprendre
l'evolution qui mena a la situation de l'An Mil. A cette epoque, le jeune
Louis IV desireux de reconstruire le domaine royal accapare par les grands
feodaux se heurtait principalement aux comtes de Vermandois (ancetres des
comtes de Champagne, et d'Eudes II de Blois par les femmes; c'est une partie
de leur heritage qu'il recueillit en 1019) et a Hugues le Grand, pere
d'Hugues Capet, maitre d'une principaute correspondant a peu pres a l'ouest
de l'ancienne Neustrie.
Sans entrer dans les details, je releve que Louis IV n'avait qu'un pouvoir
extremement nominal sur tous les barons du sud, qui d'une maniere generale
ne leverent pas le petit doigt pour l'aider, sauf le comte de Poitiers
Guillaume Tete d'Etoupe (pour des raisons politiques: il etait le beau-frere
de Guillaume Longue-Epee, 'duc' de Normandie et allie de Louis IV), lequel
reçut en recompense le titre de duc d'Aquitaine (et devint ainsi Guillaume
III) a la mort du comte de Toulouse Raymond III Pons en 951. 
Dans le nord, la situation etait plutot fluctuante, en fonction des interets
politiques de chacun, mais le roi carolingien possedait toutefois une
suprematie 'morale' contre laquelle Hugues le Grand ne put rien faire. 
Le meme processus de desagregation qui avait frappe le royaume des
Carolingiens au IXe siecle se manifesta apres la mort d'Hugues le Grand
(956), dans les annees de jeunesse d'Hugues Capet et de Lothaire, fils de
Louis IV. Les comtes d'Anjou et de Blois prirent a cette epoque leur
independance, tout en restant de fideles allies des Capetiens. La Normandie
resta elle aussi l'alliee d'Hugues Capet, ce qui permit a Richard Ier de
faire partie des pairs du royaume qui l'elirent roi en 987.
En l'An Mil, la situation de la France me parait donc etre celle d'une sorte
de conferedation unie par un passe et des references communes, sans que
l'autorite du roi se manifeste tres concretement dans les faits en dehors de
ses propres domaines. Les grands feodaux du sud (Toulouse, Gascogne qui a
toujours ete tres independante...) ne relevent plus que nominalement du 'roi
des Francs de l'Ouest' (question: a quel moment a-t-on commence a parler de
'roi de France'?). Au nord, les liens personnels et les alliances sont tres
forts (la mere de Robert II etait je crois la fille d'un comte de
Poitiers/duc d'Aquitaine) mais le roi Capetien reste, politiquement, un
'primus inter pares'. Sa puissance politique n'est pas a la mesure du
prestige que lui confere l'onction royale, prestige dont il peut se servir
mais sans en abuser. (Le fait que le domaine capetien de 987 ait ete plutot
faiblard a du compter pour beaucoup dans l'accession d'Hugues au trone; ses
'amis' de Germanie comme ses allies ne pouvaient pas tolerer un roi des
Francs de l'Ouest trop puissant).
Aux alentours de l'An Mil, les grands barons (Anjou, Blois, Normandie,
Flandre, Champagne, Bourgogne) sont maitres chez eux et battent leur propre
monnaie, mais leur sphere d'existence commune est la Francia. La Bretagne,
elle, vit en marge des affaires franques, n'ayant a faire qu'aux comtes
d'Anjou et aux ducs de Normandie, et ayant toujours refuse de s'integrer
dans le royaume. 
Pour conclure, je pense qu'il ne serait pas faux de dire que les grands
etats feodaux que j'ai cites continuaient de jure a dependre du roi, meme
s'ils etaient souverains de facto. Le succes de la dynastie capetienne aura
ete de faire peu a peu coincider les deux conceptions, arc-boutee sur le
Droit. 
J'espere ne pas vous avoir trop assommes... A bientot peut-etre !
Loic Damilaville



>Les principales questions ouvertes de l'an 1000 (1000 exactement!) sont
>donc:
>- Flandre,
>- Champagne,
>- Gascogne,
>- Toulouse.
>
>Même si les choses sont juridiquement (assez) claires, nous serions bien
>en peine de déterminer le statut actuel de la Bosnie, de la Somalie, de
>la Tchétchénie, de l'Irak au nord du 33ème //, du Nagorny-Karabakh, du
>Nakhitchevan ou de Chypre-Nord. Cela est souvent une question
>d'appréciation et c'est d'autant plus vrai pour l'an 1000. Quel était le
>statut *effectif* de ces entités en l'an 1000?
>
>a) Champagne: j'ai hésité à marquer "Blois et Champagne" comme
>semi-indépendants mais ne trouvant rien de précis à ce sujet pour l'an
>1000 dans mes livres d'histoire, je n'ai rien inscrit. Il semblerait
>donc que la rivalité fut vive entre 1010-20 et 1050-60.
>
>b) Flandre: il est souvent question de la richesse et de la puissance
>des comtes de Flandre au XIe siècle. Baudouin IV (le barbu) s'oppose
>avec succès à l'Empereur et acquiert même des terres dans l'Empire. De
>plus il est souvent question, à l'époque, de la Flandre comme "nation".
>Il est même dit (à peu près) que la Flandre "constituait la plus
>puissante des nations franques ayant participé à la première Croisade".
>En outre les atlas historiques allemands marquent la Flandre comme
>semi-indépendante en l'an 1000.
>
>c) Toulouse: je relève aussi la quasi-inexistence de la puissance
>publique en ce temps-là. Il est dit que les premiers Capétiens étaient
>élus par les seigneurs du nord de la Loire. Ceux du sud se
>désintéressaient de la question. De plus le second seigneur important de
>la Croisade était celui de Toulouse. Nous savons par ailleurs que ce
>Comté a causé de spectaculaires soucis (ou jalousies;) au roi de France
>au cours des siècles suivants. Cette puissance toulousaine était donc
>d'ancienne origine. J'en suis venu à supposer qu'une quasi-indépendance
>existait déjà en l'an 1000, d'autant plus que les terres d'Aquitaine en
>général ne semblent pas avoir été entièrement "pacifiées" depuis l'an
>600.
>
>d) Gascogne: les livres d'histoire semblent ignorer ce duché, comme s'il
>n'avait pas fait parler de lui avant la question anglaise. A-t-il marqué
>son indépendance ou sa puissance d'une quelconque façon. La remarque
>finale au point c) devrait nous faire penser que oui. Je n'en sais rien.
>
>Je terminé la carte de l'an 1000 sur la base de ces hypothèses. Elle
>apparaîtra sur mon site la semaine prochaine (peut-être + tôt chez
>http://www.salve.edu/~dimaiom/atlas.htm) mais elle ne prétend pas être
>définitive. Il y aura une seconde version, plus correcte j'espère.
>
>Ce serait tellement + simple de présenter la France de l'an 1000 d'une
>couleur unie mais ce serait faux. J'en suis donc réduit à construire des
>hypothèses sur la base d'appréciations personnelles mais elles sont loin
>d'être inébranlables. Il me serait très utile de connaître aussi les
>appréciations des médiévalistes à ce sujet.
>
>**************
>Avant de terminer, je veux citer une anecdote rapportée par Ostrogrosky
>à propos de la puissance publique au Moyen-Age.
>Yolande de Monferrat épouse de l'empereur d'Orient Andronic II voulait
>que le territoire impérial soit équitablement partagé entre ses fils. Le
>chroniqueur Grégoras écrit: "Chose inouïe, elle voulait que les fils de
>l'empereur gouvernent...selon la législation des personnes privées!"
>
>Cela illustre exactement la conception de l'état qu'avaient les
>dirigeants occidentaux aux Xe-XIVe siècles.
>*********************
>
>Avec mes meilleures salutations
>
>______________
>Christos NUESSLI
>CH - 1400 Yverdon
>
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>******************************
>http://homer.span.ch/~spaw1241
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>