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[MEDIEVALE:3290] Interview d'Alain Boureau dans La Libre Belgique (22/05/2001) Benoît Beyer de Ryke



Voici l'article :

HISTOIRE

Sur un archevêque et un squelette saignant
PAR PAUL VAUTE

Mis en ligne le 21/05/2001
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Sous la loupe d'Alain Boureau, la controverse sur la nature du corps du
Christ, au XIIIe siècle, éclaire singulièrement la pensée, la société et les
mentalités médiévales



ENTRETIEN

De quelle nature était le corps du Christ entre sa mort et sa résurrection?
La question, qui paraîtra insolite à bon nombre de nos contemporains, fit
l'objet au XIIIe siècle d'une controverse de haut niveau, entraînant
notamment la condamnation par l'archevêque de Cantorbéry Jean Peckham de
thèses défendues à l'université d'Oxford.

Ayant passé cet épisode au peigne fin, Alain Boureau en a tiré récemment la
matière d'un livre important, éclairant des questions telles que les
rapports entre corps et sacré, la dynamique des concepts et des disciplines
scolastiques, les articulations entre mentalités communes et culture savante
(1) Avec d'autres, tels celui d'Agostino Paravicini Bagliani sur «Le corps
du pape» (trad. franç. Seuil, 1997), ce travail a inspiré au Réseau des
médiévistes belges de langue française le thème d'une journée d'études, aux
Facultés universitaires N-D de la Paix à Namur.

Auteur également de «La papesse Jeanne» (1988) et du «Droit de cuissage.
Histoire de la fabrication d'un mythe» (1995), Alain Boureau, directeur
d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris, était
présent au colloque. Nous l'avons interrogé à cette occasion.

Votre étude fait voir dans le XIIIe siècle une époque de progrès des
nouvelles théories de la connaissance, de volonté d'autonomisation des
sciences par rapport à la théologie et même de remise en cause du thomisme.
Iriez-vous jusqu'à parler comme Jean-Claude Schmitt d'une «modernité
médiévale» ?

La modernité a beaucoup de sens possibles, mais il est certain qu'il y a eu
pendant des siècles une caricature présentant la pensée scolastique comme un
rabâchage, une soumission à des modèles, alors qu'elle n'hésitait pas à
remettre des choses en cause. Thomas d'Aquin a bien été la cible de la
condamnation prononcée par Peckham et ce n'était pas la première fois qu'il
était visé. Dans les grandes censures ecclésiales de Paris, il y en a déjà
eu une qui le concernait en 1277. C'était évidemment une grande figure mais
chez les gens qui le contestaient, il y avait aussi des penseurs non
négligeables, Pierre de Jean Olivi ou Gilles de Rome, par exemple

Peut-on déduire des écrits de lettrés et d'universitaires des enseignements
sur les «mentalités» médiévales?

Il s'agit d'une source très indirecte. Le travail est compliqué et porte sur
des éléments minuscules. Mais je crois qu'un philosophe ou un théologien
font effectivement entrer des choses qui appartiennent aux mentalités plus
générales. C'est notamment ce que j'ai pu déduire de l'épisode où les
ossements de l'évêque Thomas de Hereford, mort en exil, saignent en
traversant l'archevêché de Cantorbéry, les terres du «persécuteur». Mon
hypothèse est qu'il y a un lien entre cette affaire de «cruentation» et la
condamnation des théories d'Oxford. On peut donc trouver l'écho d'une
croyance populaire très commune dans le monde scolastique. Peckham lui-même
est un peu franciscain, un peu archevêque, un peu mendiant, un peu
théologien Il y a des choses qui passent d'un état à l'autre.

A propos des rapports Eglise-universités, vous écrivez que «l'idée d'une
répression continue se heurte à l'évidence d'une production scolastique
énorme, indéfiniment variée, sans cesse expérimentale»

Il y a des tendances très opposées. La mienne, tout à fait à l'inverse de
celle de Luca Bianchi, est de dire que la censure ne fut pas très efficace.
Un esprit laïque peut naître quand les philosophes commencent à se penser
comme une corporation autonome. C'est le cas quand Albert le Grand, lors de
la consultation faite en 1270 par le maître général des dominicains Jean de
Verceil, répond à propos d'une question posée que celle-ci ne relève pas
d'une enquête théologique mais de la philosophie.

Une autre orientation donnée à vos recherches concerne la notion de nature
humaine, dont vous décelez des germes d'éclatement dès le XIIIe siècle.

Il s'agit là d'un chantier inachevé. Nous allons lui consacrer un séminaire
et un colloque l'an prochain. Il y a certainement une opposition très nette
entre la scolastique qui favorise la conception d'une nature humaine et la
manière dont on va, aux XIVe-XVe siècles, privilégier l'espèce, notamment à
travers les fameuses idéologies du sang. Je ne crois pas qu'on puisse tracer
une ligne continue entre le XIIIe siècle et l'humanisme du XVIIIe. On voit
souvent les choses se dérouler de manière plutôt cyclique.

(1) «Théologie, science et censure au XIIIe siècle. Le cas de Jean Peckham»,
Les Belles Lettres, 379 pp., 986 F (24,44 euros). Signalons également la
parution d'un riche recueil d'articles du médiéviste Jean-Claude Schmitt,
disciple de Jacques Le Goff comme Boureau, où apparaît aussi la
problématique de la corporéité: «Le corps, les rites, les rêves, le temps.
Essais d'anthropologie médiévale», Gallimard, 449 pp., 1224 F (30,34 euros).

© La Libre Belgique 2001

Les Médiévistes belges ont aussi leur réseau


Fondé en 1998, le Réseau des médiévistes belges de langue française (RMBLF,
groupe de contact du FNRS), organisateur de la journée d'étude de Namur sur
«Le corps et le sacré au Moyen Âge», a pour but de faciliter les contacts
entre médiévistes et particulièrement entre jeunes chercheurs, toutes
disciplines confondues (archéologie, histoire, droit, philosophie,
théologie, philologie).
Outre la publication d'un Bulletin (trois numéros parus), d'un annuaire des
médiévistes francophones, d'un répertoire des mémoires et thèses médiévaux,
le groupe, présidé par Alain Marchandisse (ULg) avec Baudouin Van den Abeele
(UCL) pour vice-président, organise des rencontres régulières (cinq ont eu
lieu à ce jour). Le secrétariat du Réseau est assuré par Eric Bousmar,
Facultés universitaires Saint-Louis, 43 bd du Jardin Botanique, 1000
Bruxelles. Fax: 02.211.79.97. Courrier électronique: bousmar@fusl.ac.be.


Le groupe d'initiative du Réseau des Médiévistes belges de langue française
est constitué par :
Paul BERTRAND (IRHT-CNRS, Orléans), ingénieur de recherche.
Benoît BEYER DE RYKE (ULB), aspirant du F.N.R.S.
Éric BOUSMAR (FUSL), assistant chargé d'enseignement, secrétaire.
Émmanuel BODART (asbl Archéologie namuroise), chef de projet.
Alain MARCHANDISSE (ULg), chercheur qualifié du F.N.R.S., président.
Stéphane MUND (ULB).
Jean-François NIEUS (UCL).
Baudouin VAN DEN ABEELE (UCL), chercheur qualifié du F.N.R.S.,
vice-président.

Cordialement,

Benoît BEYER de RYKE
Université Libre de Bruxelles (ULB)
CP 108
17 av. F. D. Roosevelt
B - 1050 Bruxelles
E-mail : benoit.beyer@ulb.ac.be
Site : http://www.ulb.ac.be/philo/urhm/






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