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[MEDIEVALE:3332] ARIANISME Benoît Beyer de Ryke



Cher Monsieur Mundy ,

Ce que je peux vous proposer de mieux en première approche (n'étant pas
spécialiste de la question), c'est l'article que MIchel Meslin a consacré au
sujet dans l'Encyclopædia Universalis. J'ai fait suivre votre courreir au
Professeur Alain DIerkens, qui est un spécialiste de la période
mérovingienne et de Clovis. Il a déjà consacré un article, je crois, à
l'arianisme.
Bien à vous,

Benoît Beyer de Ryke


ARIANISME
L'arianisme - du nom d'Arius, prêtre d'Alexandrie au début du IVe siècle,
qui fut traditionnellement considéré comme le père de cette hérésie - est
une réflexion doctrinale visant à approfondir le dogme chrétien de la
Trinité et à éclairer le problème des relations, à l'intérieur de l'Être de
Dieu, des trois personnes, Père, Fils, Esprit. Ce courant de pensée, déclaré
hérétique depuis le concile de Nicée (325), est né en réaction contre des
théories «monarchianisantes» qui, dès le IIe siècle, tendaient à absorber la
personne du Fils dans celle du Père. C'est pour lutter contre toute
résurgence de ce sabellianisme, qui entendait préserver l'unité divine -
fût-ce au prix de la confusion des personnes - qu'il convenait de distinguer
soigneusement les trois hypostases divines. Mais la volonté de n'utiliser,
pour les définir, qu'un vocabulaire tiré de l'Écriture, l'introduction au
concile de Nicée du terme non scripturaire d'omoousiov, l'emploi par les
ariens d'un vocabulaire de plus en plus philosophique, les interventions
continuelles de l'État romain, les rivalités et les haines personnelles ont
exagérément compliqué le problème doctrinal posé par l'arianisme. D'une pure
spéculation doctrinale on passe, très vite, à une crise généralisée dans
toute l'Église qui durera plus de soixante ans (av. 320-381). Le résultat
fut d'abord l'introduction, dans les relations entre l'Église et l'État, d'
un césaropapisme qui devait constituer l'un des aspects dominants de l'
Empire byzantin. Sur le plan doctrinal, si le dogme trinitaire fut explicité
d'une manière jugée satisfaisante au concile de Constantinople en 381, les
discussions portant sur la psychologie humaine du Christ, dans laquelle les
ariens voyaient une marque d'infériorité du Fils par rapport au Père,
ouvraient, en revanche, la voie au problème christologique. C'est-à-dire à
celui de l'union, en la personne du Fils de Dieu incarné, d'une nature
divine et d'une nature humaine, problème qui allait remplir tout le siècle
suivant et aboutir à la formation de schismes graves et durables. On
distinguera, schématiquement, trois phases de développement de l'arianisme:
celle des origines aboutissant à la proclamation du dogme officiel du
consubstantiel (omoouoiov), une phase intermédiaire où triomphe la théologie
de la via media ; enfin l'aboutissement rationnel d'une théologie radicale,
l'anoméisme.
Les origines: le subordinatianisme d'Arius
La doctrine qu'Arius se mit à prêcher à Alexandrie vers 320 apparaît comme
plus philosophique que théologique. Pour lui, les personnes divines, au sein
de la Trinité, ne peuvent être ni égales ni confondues. La marque absolue de
la divinité est, en effet, d'être non seulement incréée mais inengendrée:
seule la personne du Père correspond à une telle définition. Le Fils de Dieu
ne peut donc pas être aussi pleinement Dieu, puisqu'il a été engendré par le
Père. Dieu second, il occupe une place intermédiaire entre le Dieu le plus
transcendant et la création. Ainsi, Arius, aboutit à un monothéisme strict.
Mais son Dieu unique, inconnu, inconnaissable, infini, immuable, sans
commencement ni origine et qui ne peut communiquer avec le cosmos que par l'
intermédiaire du Fils, est, malgré un recours constant aux arguments tirés
de l'Écriture, plus philosophique que biblique. Partant d'une distinction
habituelle aux théologiens orientaux, entre le Logos divin et le Fils de
Dieu, Arius transporte de l'Incarnation au commencement du temps l'origine
du Fils. Par là, il transfère au Fils de Dieu, ainsi postulé comme
pré-existant, toutes les fonctions d'ordonnateur du cosmos attribuées
habituellement au Logos, puissance de Dieu. Il souligne ainsi fortement la
subordination du Fils au Père, inférieur et postérieur à Dieu.
Dans ce système éclectique, on relève sans peine la marque d'un
subordinatianisme hérité en partie de la théologie de Paul de Samosate, qui
avait été condamnée au IIIe siècle, et en partie de l'ouvre, toujours
prestigieuse en Orient, d'Origène. On y décèle aussi l'influence très nette
d'une philosophie néo-platonicienne pour laquelle la procession du Fils
marque une diminution de la plénitude de l'Être de Dieu. Ainsi s'expliquent
la genèse et le succès de l'arianisme. Il est, au fond, une tentative d'
explication philosophique du mystère de l'Incarnation, dans un cadre
conceptuel qui est celui de la pensée philosophique grecque et par une
interprétation rationaliste de certains passages de l'Écriture.
L'omoousiov nicéen
L'empereur Constantin, qui venait de réunir sous son unique pouvoir l'
ensemble du monde romain, convoqua à Nicée un concile ocuménique pour fixer
les termes mêmes de la théologie trinitaire (325). Malgré la répugance des
théologiens orientaux, il impose comme dogme de foi la croyance en l'
omoousiov, c'est-à-dire que «Jésus-Christ est le Fils de Dieu, engendré et
non pas fait, consubstantiel  au Père». Arius fut anathématisé et condamné à
l'exil. Or ce terme n'était pas scripturaire; de plus, il avait été employé
par Paul de Samosate, dont la doctrine avait été condamnée comme hérétique;
enfin, dans la langue courante, il avait une acception très matérielle et
concrète: d'un même métal . L'emploi imposé de ce terme neuf, dont les
Occidentaux ignoraient les usages antérieurs, laissait sans solution le
problème de l'unité divine. En le proposant avec une certaine naïveté, les
théologiens occidentaux voulaient marquer un développement dans l'
explicitation du dogme. Mais pour les théologiens des Églises orientales,
plus subtils et plus imprégnés de philosophie, le terme cachait le danger d'
un sabellianisme où l'unité de substance risquait d'absorber la distinction,
nécessaire, des personnes divines. Deux grands théologiens s'affrontèrent
alors sur ce problème: Marcel d'Ancyre, soutenu par les Occidentaux, et
Eusèbe de Césarée, historien, théologien, exégète et l'une des plus hautes
figures de cette période. Ce dernier s'efforçait de distinguer les personnes
et les actions divines: «Le Père est le commencement du Fils, qui tient de
lui sa divinité. Il n'y a donc qu'un seul Dieu qui soit sans commencement et
inengendré. Le Fils, lui, est l'image du seul vrai Dieu, celui seul qui est
Dieu par lui-même.» Cette doctrine, assez voisine des théories d'Arius,
reste orthodoxe et rigoureusement fondée sur l'Écriture. Mais la distinction
des personnes n'y est obtenue qu'au prix d'un subordinatianisme que
précisément l'omoousiov nicéen entendait condamner.
L'homéisme riminien
Si les théologiens d'Orient s'efforçaient de préciser les relations ad intra
des personnes divines en insistant sur la distinction des hypostases, ils
évitaient soigneusement l'emploi du terme omoousiov. Or ce rejet du dogme de
Nicée supprimait, au fond, un critère d'orthodoxie, abrupt, mais, en un sens
objectif. Les recherches doctrinales allaient ainsi, pour près d'un
demi-siècle, être livrées aux nuances les plus subtiles. Deux voies s'
ouvraient à l'investigation théologique: soit la négation de toute
ressemblance entre le Père et le Fils (voie suivie par Eunome dans la
dernière phase); soit, tout en reconnaissant la similitude des personnes, l'
affirmation de leur inégalité: ce sera la doctrine officielle qui triomphera
en 359, aux conciles de Rimini et de Séleucie. Mais, en fait, dès que l'on
affirmait l'inégalité des personnes divines, il fallait bien, en poussant le
raisonnement jusqu'à sa conclusion logique, affirmer une différence
fondamentale de la substance, c'est-à-dire refuser complètement le dogme
défini à Nicée et se rallier aux thèses les plus extrêmes de l'anoméisme.
Ce glissement logique d'une théologie conservatrice, des partisans d'une via
media , vers l'anoméisme le plus radical, fut retardé par le désir d'union,
plus politique que dogmatique, des conseillers ecclésiastiques de l'empereur
Constance II. Repoussant à la fois les thèses anoméennes qui commençaient à
se répandre et le consubstantiel nicéen, ces évêques palatins définirent en
357, puis en 358, enfin en 359, l'orthodoxie du moment. Ils affirmaient l'
unicité du Père, donc sa solitude, et la subordination du Fils au Père qui
«en honneur, dignité et puissance est plus grand que lui», l'Esprit n'étant
que le ministre et serviteur du Fils.
La réaction homéousienne
Mais, en Orient, un tiers parti se développait qui entendait affirmer l'
unité de substance tout en continuant à distinguer les trois hypostases
divines: le Père et le Fils sont semblables en toutes choses et notamment
quant à la substance, omoiousiov; d'autres se contentaient d'affirmer une
similitude non définie. Ces derniers triomphèrent grâce à l'appui de l'
empereur: le 22 mai 359, une profession de foi fut publiée qui définissait
le Fils comme omoiov au Père, semblable à lui, mais sans préciser que cette
similitude s'attache à la substance ni à l'essence même de Dieu: la
similitude n'est donc qu'extérieure. Ce credo daté  fut, à la suite de
manouvres habiles, ratifié par deux conciles parallèles, l'un d'Occidentaux,
à Rimini, l'autre d'Orientaux, à Séleucie. Et l'empereur Constance II
inaugura son consulat, le 1er janvier 360, en proclamant l'unité de foi dans
tout l'Empire romain. Pour peu de temps, car il allait mourir bientôt. Mais
c'est la doctrine de l'homéisme qui sera prêchée par Wulfila aux peuples
germaniques qui, un demi-siècle plus tard, envahiront l'Occident romain et
répandront cet arianisme mitigé, alors qu'il était définitivement condamné
et mort en Orient.
Le premier soin de Julien, le nouvel empereur - qui s'affirme païen malgré
une enfance chrétienne - fut de rétablir une liberté religieuse qui fit
éclater l'unité de foi si péniblement obtenue. Une période d'active
fermentation doctrinale s'ouvrit alors, qui allait permettre l'élaboration d
'une nouvelle orthodoxie trinitaire. Mais avant d'examiner quelle fut la
conclusion apportée officiellement à ces soixante années de controverses, il
convient d'examiner la phase la plus extrême de la recherche doctrinale,
celle de l'anoméisme.
L'anoméisme radical
À Antioche, dès la seconde moitié du siècle, des théories professées par
Aétius, puis par son disciple Eunome, affirmaient une théologie bien plus
radicale que celle d'Arius. Appliquant au mystère de la Trinité les
catégories logiques de la philosophie aristotélicienne - au point que leurs
adversaires les accuseront de faire non pas de la théologie mais de la
technologie! - Aétius et Eunome soutenaient que l'essence même de Dieu était
identifiable au concept d'inengendré. Comme seul le Père est inengendré, il
est seul Dieu, et le Fils est donc fondamentalement dissemblable de lui,
anomoiov. Eunome, encore plus philosophe, allait expliquer cette
dissemblance en démontrant que l'essence de Dieu, qui est l'agenncsia, c'
est-à-dire le fait d'être inengendré, est incommunicable par définition,
mais que ce que le Père a communiqué à son fils, c'est son energeia, c'
est-à-dire sa puissance créatrice, sa puissance d'action: ce qui fait du
Fils l'intermédiaire entre Dieu et le monde créé. L'Esprit ne vient qu'en
troisième lieu et ne possède aucun caractère divin. Dans cette Trinité
cohérente, rationnelle, logique, où chaque élément s'oppose essentiellement
aux deux autres, on retrouve la conception hiérarchique des essences d'une
certaine métaphysique néo-platonicienne, dans laquelle toute procession est
une chute, une dégradation de l'Être et marque une dissemblance foncière.
Mais l'intérêt majeur de cette théologie anoméenne est sa tentative d'
expliquer le mystère chrétien dans les cadres de la philosophie antique et
de supprimer par une vision rationaliste l'irritant problème d'un Dieu trine
et un.
La nouvelle orthodoxie
Cependant  des  théologiens  orientaux, groupés autour de Basile de Césarée
et de Mélèce d'Antioche, cherchaient à définir la foi trinitaire en tenant
compte des controverses passées, et à surmonter l'incompréhension et la
méfiance réciproques entre les Occidentaux et les théologiens de l'Orient
chrétien. Il fallait faire admettre que le mystère de la Trinité pouvait s'
expliquer pour des Grecs dans la formule «une ousia, trois hypostases»,
formule qui paraissait toujours aux Latins proche de l'arianisme; tandis qu'
eux-mêmes définissaient le dogme par «une substance et trois personnes», ce
que les Orientaux trouvaient suspect de sabellianisme. L'accord entre ces
opinions divergentes fut long à obtenir; des négociations prolongées eurent
lieu entre Rome, Alexandrie et l'Orient. Finalement en mai 381, cent
cinquante évêques se réunirent à Constantinople, venus de tout l'Orient. Ils
appartenaient tous à l'orthodoxie nicéenne victorieuse. Ils adoptèrent et
promulguèrent une formule de foi qui devait mettre fin à cette querelle
trinitaire, affirmant le Fils unique de Dieu «vrai Dieu de vrai Dieu,
engendré, non pas créé et de même substance que le Père...» et l'Esprit
saint «qui procède du Père et qui est adoré et glorifié ensemble avec le
Père et le Fils...». Ils anathématisèrent toutes les divergences doctrinales
qui s'étaient manifestées au long de ce siècle. Ce symbole de
Nicée-Constantinople devint, par décret impérial, la foi officielle, seule
reconnue et permise, dans tout l'Empire romain. Mais les querelles
christologiques, déjà en germe dans les controverses sur la psychologie
humaine du Christ - il a eu faim, il a eu soif, il a pleuré sur Lazare,
etc. - allaient très vite rompre cette unité dogmatique.

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