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[MEDIEVALE:4577] La conversion d'un juif au Moyen Age =?Windows-1252?Q?Beno=EEt_Beyer_de_Ryke?=



Histoire - Un faussaire de vérité
La conversion d'un juif au Moyen Age ou comment la fiction fait l'histoire :
un essai de Jean-Claude Schmitt.

Par Jean-Baptiste MARONGIU
Libération, jeudi 20 février 2003

Jean-claude schmitt
La Conversion d'Hermann le juif.
Autobiographie, histoire, fiction
Seuil, «la Librairie du XXIe siècle»,
380 pp., 25 €.

Longtemps, les historiens modernes du Moyen Age ont emboîté le pas de leurs
prédécesseurs, et même trouvé de nouveaux arguments, pour souligner
l'extraordinaire intérêt de l'Opusculum de conversione sua, un texte latin
du XIIe siècle relatant, sous forme d'autobiographie, la conversion d'un
juif au christianisme. Puis, patatras, un excellent historien israélien,
Avrom Saltam, est venu affirmer, en 1988, non seulement que cet Opusculum
relevait entièrement de la fiction, bref que c'était un faux, mais que
Hermann le juif, tenu jusqu'alors pour protagoniste et auteur de ce
manuscrit ­ sûrement rédigé dans un couvent de la vallée du Rhin non loin de
Cologne ­ n'avait jamais existé. Perplexe face à la tournure prise par le
débat, et conscient de l'importance des enjeux historiographiques,
Jean-Claude Schmitt lui consacre La Conversion d'Hermann le juif.
Autobiographie, histoire et fiction ­ dans lequel il propose une «troisième
voie» interprétative, à égale distance de tenants de la vérité à tout crin
comme des militants de l'inauthenticité foncière d'une source dont personne
ne méconnaît l'importance : «L'histoire est bien relative au contexte
historique de son écriture, elle est construction, composition, discours ou,
mieux encore, système de représentation ; elle n'est ni une "copie de la
réalité", ni une" fiction" assimilable au roman ou à la poésie, puisqu'elle
travaille avec des traces du passé (les documents) et se donne des règles
critiques contraignantes.»

Né à Colmar en 1946, Jean-Claude Schmitt est tout à fait à son aise dans le
monde germanique qui a vu naître cette histoire de conversion d'un juif au
christianisme. Directeur, depuis 1983, du groupe d'anthropologie historique
de l'Occident médiéval à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, il
a été à plusieurs reprises professeur associé à l'université de Constance et
à l'université Humboldt de Berlin (de même que dans plusieurs universités
américaines). Autant dire que l'apport de cet historien de la culture au
renouveau de l'histoire médiévale est reconnu bien au-delà des frontières
hexagonales. Sa démarche interdisciplinaire sait combiner de manière
originale, les maîtrisant à la perfection, les méthodes de l'histoire, de
l'ethnologie, de l'anthropologie. Ses études sur la marginalité, sur le
rêve, les images, les revenants s'accompagnent d'une réflexion exigeante sur
son métier ­ dont témoigne, par exemple, Les tendances actuelles de
l'histoire du Moyen Age en France et en Allemagne, un ouvrage réalisé en
collaboration avec l'historien allemand Otto Gerhard Oexle (Publications de
la Sorbonne, 2002).

Pour avancer, il faut parfois faire un détour. Ainsi Schmitt pose d'emblée
comme indécidable (et somme toute, pas trop intéressante, s'agissant du
Moyen Age) la question de l'auteur de l'Opusculum de conversion sua, pour se
concentrer sur le texte et sa vérité. Une vérité historique qui évidemment
n'est pas la nôtre, relevant autant de la foi que de l'autorité de celui qui
l'affirme. Pourquoi ce texte, à cette époque, à quelles fins ? La forme
autobiographique, par exemple, n'est en rien comparable à ce que nous
entendons par autobiographie depuis Rousseau et Hermann le juif, rappelle
encore Schmitt, ne saurait en aucun cas être un auteur singulier au sens
moderne du terme. Il y a aussi des rêves dans cette autobiographie. Mais là
encore le rôle et la signification du rêve n'a rien à voir avec notre
manière très individuelle et psychanalytique de le considérer : dans la
société médiévale comme dans la société traditionnelle, il est l'affaire de
tout un groupe, chez les laïcs, chez les moines ou dans les communautés
juives. De même, le livre d'Hermann nous apprend beaucoup sur le nouvel
essor de l'image sacrée, en justifiant sa légitimité moins face aux juifs
qui la condamnent que contre les sectes chrétiennes les plus rigoristes.

Composé très probablement dans le couvent de Cappenberg fondé par des
chanoines qui entendent répondre ainsi à la crise des ordres monastiques,
l'autobiographie d'Hermann (qu'il ait existé ou pas) serait moins un
instrument de propagande antijuive qu'un ouvrage d'auto-glorification des
clercs qui l'ont produit. En cela, elle s'adresse plutôt aux fidèles qu'à
ceux que l'on commence à forcer de plus en plus au baptême, en ne leur
laissant d'autre alternative que la conversion ou la mort. On n'en serait
pas encore là, dans la vallée du Rhin du XIIe siècle, où juifs et chrétiens
cohabitent sans heurts majeurs. Mais c'est l'époque tout entière qui est
prise dans le mouvement général de conversion, impulsé, après la première
croisade et la conquête de Jérusalem, par l'Eglise. Conversion des personnes
certes, mais aussi selon Jean-Claude Schmitt, de lieux et des objets
qu'elles possèdent, une sorte de transmutation urgente des biens matériels
en bien spirituels et finalement de la chair en esprit.



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