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PARCOURS
Engagés pour l'histoire
LE MONDE DES LIVRES | 27.03.03 | 17h47
Michelet, Tocqueville, Marx, Febvre, Marrou, Le Goff... Leurs œuvres ont contribué à infléchir le métier d'historien depuis que la discipline se pose en science. Des aventures intellectuelles qui sont autant d'engagement pour l'histoire. Et une source inépuisable de débats.

LES HISTORIENS. Collectif coordonné par Véronique Sales. Armand Colin, 352 p., 25 €.
HENRI IRÉNÉE MARROU - Historien engagé de Pierre Riché. Préface de René Rémond, Cerf, "Histoire biographie", 436 p., 35 €.

A-t-on assez observé les mouvements paradoxaux qui animèrent l'édition historienne au tournant des années 1980 ? Tandis que le marché des biographies connaît alors un renouveau spectaculaire, stimulé par les succès du Louis XI, de Paul Murray Kendall ou du Philippe le Bel, de Jean Favier, le genre académique est magistralement subverti par le Guillaume le Maréchal, de Georges Duby, mise en scène romanesque de tous les thèmes de recherche du médiéviste, de l'anthropologie de la guerre à l'étude des valeurs chevaleresques. Ce qu'à sa façon confirmera plus tard le pari de Jacques Le Goff de prendre la figure de Saint Louis pour tenter de comprendre comment se constitue un individu au Moyen Age.

Autre chantier à la fortune ambiguë, l'histoire nationale, abandonnée par les tenants des Annales, connaît un étonnant regain d'intérêt : après le projet braudélien de revisiter la nation France de quatre points de vue - L'Identité de la France -, viendront la somme confiée à Duby, Le Roy Ladurie, Furet et Agulhon - Histoire de France Hachette - et le projet du Seuil dirigé par Burguière et Revel - Histoire de la France.

Plus inventif, le chantier des Lieux de mémoire inventé par Pierre Nora renouvelait plus sûrement un genre toujours enclin aux rechutes. Dans le temps même où il s'essayait à ce tour de force, l'historien-éditeur avançait le concept d'ego-histoire, exercice d'introspection dont le livre de Philippe Ariès, Un historien du dimanche (1980) avait préfiguré le projet. On sait avec quelle cruelle lucidité Pierre Bourdieu commenta l'exercice dans ses Méditations pascaliennes (1997) : "Les universitaires heureux (les seuls à qui l'on demande cet exercice d'école...) n'ont pas d'histoire et ce n'est pas nécessairement leur rendre service, ni à l'histoire, que de leur demander de raconter sans méthode des vies sans histoire".

PRIME AU FRANC-TIREUR

Aussi le projet d'Armand Colin diffère-t-il sensiblement. Vingt historiens d'aujourd'hui campent en effet dix-neuf de leurs prédécesseurs (Annette et Jean-Jacques Becker assurant ensemble l'évocation de Pierre Renouvin) dont l'œuvre a compté, infléchissant le métier, théorie ou pratique, depuis que l'histoire aspire à figurer parmi les sciences, c'est-à-dire durant les deux derniers siècles.

A ce jeu, les "nationaux" l'emportent aussi massivement que les contemporains : six étrangers seulement (Marx, Elias, Finley, Mosse, Werner et Brown) et quatre seulement (Michelet, Tocqueville, Marx et Febvre) nés avant le demi-siècle (1886-1935) qui sépare la naissance de Marc Bloch de celle de Peter Brown. On pourra naturellement contester les choix et déplorer les oublis. S'étonner aussi du manque d'harmonisation entre les entrées, les "repères bibliographiques" oscillant du plus détaillé (George Mosse, Paul Veyne) à l'absence pure et simple (François Furet, mais Mona Ozouf livre les pistes prioritaires en notes).

Ce serait faire un mauvais procès à un corpus réellement passionnant - et qui appelle sans doute à être élargi (par une chronologie des ouvrages dont la parution marqua l'inflexion ou l'accomplissement méthodologique ?). Il s'agit moins en effet d'aligner les portraits intellectuels d'historiens éminents (même si on est heureux de voir Louis Robert, dont Maurice Sartre rappelle l'exceptionnelle stature, côtoyer Braudel et Duby, Ariès et Le Goff...) que de donner à comprendre ce qui fit de chacune de ces aventures individuelles une leçon d'engagement pour l'histoire.

Et les échos ne manquent pas, de Tocqueville reprenant de Guizot l'étude sur la longue durée et l'analyse comparative de l'évolution des sociétés au rôle déterminant de l'apport des autres sciences humaines pour ouvrir les brèches, ouverture que la moindre réserve pénalise (Renouvin). Avec une prime constante au franc-tireur, qui, à la marge des écoles et des chapelles, imagine une histoire novatrice et moderne où la méthode prévaut sur le système (Robert, Ariès, Duby).

Sans doute Henri Irénée Marrou (1904-1977) aurait-il mérité de figurer dans cette revue des maîtres. La biographie révérencieuse que lui consacre le médiéviste Pierre Riché rend justice à ce savant exceptionnel, universitaire exemplaire dont le rayonnement tient autant à l'audace de ses chantiers - il fut un pionnier sur le front désormais bien dégagé de l'histoire religieuse comme de l'histoire culturelle, dès sa thèse sur saint Augustin - qu'à son autorité morale, nourrie d'une rigueur aussi sûre que sa curiosité. Musicien, Marrou signa sous le nom de Davenson des synthèses déterminantes sur l'art des troubadours, fidèle à son attachement à la poésie lyrique provençale - et d'une foi chrétienne qui explique son long compagnonnage avec Emmanuel Mounier dans l'aventure d'Esprit. Il fit partie dès sa nomination à la Sorbonne en 1945 (il avait récusé la proposition de Carcopino en 1942, résistant déjà) des pensionnaires des "Murs blancs" à Châtenay-Malabry.

"UN PRINCIPE D'INQUIÉTUDE"

Si d'irritantes scories entachent la biographie (1989 pour 1789 ; une guerre commencée en septembre 1940 !), on saura gré à Riché de montrer lieu à lieu ce qu'est au quotidien le métier de l'historien et de citer autant Marrou, donnant à lire le maître dont les étudiants et témoins (Prévotat, Winock, Mandouze aussi - dont le nouveau volume des Mémoires sort début avril au Cerf) rappellent l'orateur exceptionnel qu'il fut.

Indépendant sans être jamais individualiste, ce normalien qui fut autant un athlète qu'un épistémologue de la discipline répond à sa façon à l'"idéal" évoqué par Denis Crouzet, chargé pour Colin de l'évocation de Lucien Febvre : "L'historien se doit de se pencher sur ce qui s'est dit et se dit encore du passé avec soupçon, avec inquiétude, voire il se doit, avant tout, de s'en tenir à distance. Il doit obéir à un principe d'inquiétude, face à lui-même, un principe qui l'emmène sur la voie de la différenciation".

Philippe-Jean Catinchi

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 28.03.03

 
 
 
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Jacques Le Goff, éclaireur du Moyen Age
LE MONDE DES LIVRES | 27.03.03 | 17h47     MIS A JOUR LE 27.03.03 | 18h28

À LA RECHERCHE DU MOYEN ÂGE de Jacques Le Goff. Avec la collaboration de Jean-Maurice de Montremy, éd. Louis Audibert, 176 p., 16 €.

Comment aborder l'histoire du Moyen Age quand les souvenirs sont vagues et les images floues ? Même si les manuels de qualité abondent, la conversation pédagogique, à la péripatéticienne, garde sans doute de grandes vertus surtout si l'interlocuteur délivre son savoir avec clarté et profondeur à la fois. Mais l'occasion en est rare et A la recherche du Moyen Age en offre un substitut réussi.

Jacques Le Goff, conduit par les questions de Jean-Maurice de Montremy, promène le lecteur, sans jamais le perdre, d'un siècle à l'autre, d'un problème à l'autre. L'historien aborde aussi bien des thèmes d'ensemble, telle la notion de Moyen Age, que des aspects plus spécifiques comme la place des marchands ou la conception de la Trinité dans les sociétés du temps. Le Goff ne cherche pas à simplifier le Moyen Age qu'il décrit. Il souligne même l'importance des contradictions ou des tensions qui le traversent : entre l'idéal de paix et la légitimation de la guerre, entre la raison et la foi, entre l'"horreur de la nouveauté" et la "forte capacité d'innovation".

L'entremêlement d'évocations personnelles et d'analyses contribue à rendre vivante la lecture de ces entretiens. On apprend ainsi que Le Goff et Foucault ont discuté "avec passion" du concile de Latran IV (1215) qui instaure la pratique, si importante, de la confession auriculaire annuelle : "Un espace intérieur s'étend, qui sera celui de la psychologie puis de la psychanalyse."

"RÉFÉRENCE ESSENTIELLE"

Sans doute les habitués des écrits de Le Goff retrouveront-ils ici des analyses connues et l'ouvrage complète ou reprend des réflexions autobiographiques livrées dans le volume Essais d'Ego-histoire (Gallimard, 1987) ou dans l'entretien avec Marc Heurgon (La Découverte, 1996) plus détaillé quant à l'itinéraire propre de l'historien. Aussi, sans revenir sur le parcours du biographe atypique de Saint Louis, soulignons les remarques sur l'influence des éditeurs, qui, par des "attentes imprévues", dès les années 1950-1960, infléchissent les sujets et les chantiers de recherche et même l'écriture de l'histoire ; ce qui conduit Le Goff, comme le note Alain Boureau dans sa contribution aux Historiens, à produire d'abord des livres de synthèse, qui ont fait date.

La large diffusion des travaux des médiévistes n'empêche cependant pas un constat désabusé devant la persistance des clichés et des idées reçues : "D'un côté, le Moyen Age obscurantiste, lugubre, et par contraste le Moyen Age "troubadour", suave."

Cette Recherche du Moyen Age permet encore à celui qui, enthousiasmé à 12 ans par le Front populaire, fut loin de se désintéresser de son temps d'affirmer ses convictions européennes. "Ce futur, écrit le médiéviste, je le souhaite européen" ; et de proposer de "lui donner le Moyen Age comme référence essentielle, non comme nostalgie, mais comme tremplin vers l'avenir". L'histoire dira si le Moyen Age connaîtra ainsi des lendemains qui chantent...

Nicolas Offenstadt

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 28.03.03

Droits de reproduction et de diffusion réservés © Le Monde 2003

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