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Le siècle de Le Goff

LE MONDE DES LIVRES | 09.01.04

Comment les valeurs du Ciel descendirent sur la terre : c'est la magistrale
leçon délivrée par les études que le médiéviste consacra au sacré du Moyen
Age "classique", réunies à l'occasion des 80 ans d'un des plus grands
historiens de notre temps.
HÉROS DU MOYEN ÂGE, LE SAINT ET LE ROI de Jacques Le Goff. Gallimard,
"Quarto", 1 344 p., 28,50 euros. En librairie le 22 janvier.

Le 1er janvier, Jacques Le Goff a eu 80 ans. Pour fêter l'événement,
Gallimard propose, cinq ans après Un autre Moyen Age, un second "Quarto"
nourri des textes qu'il consacra à questionner le sacré d'un âge médiéval
"classique" (XIIe-XIIIe siècle) dont il est l'un des meilleurs connaisseurs
au monde. Revoici donc, réunis, son magistral Saint Louis (1996), ses
approches éclatées de Saint François d'Assise (1999), sa contribution sur
"Reims, ville du sacre" et dix études, préface, articles, destinés à des
"mélanges" universitaires, à des revues, savantes comme "grand public".

L'aubaine est souveraine, même si l'on imagine que le prétexte commémoratif
n'est pas pour convaincre le disciple de Marc Bloch. Ne rappelle-t-il pas la
mise en garde du maître, dont il cite avec une dévotion filiale
l'incontournable Apologie pour l'histoire, contre la ""nouvelle" idole
chronologique des historiens", qui confère au décompte arithmétique un
exorbitant pouvoir de partage du temps. "Depuis le désarroi de nos
classifications chronologiques, une mode s'est glissée, assez récente, je
crois, d'autant plus envahissante, en tout cas, qu'elle est moins raisonnée.
Volontiers nous comptons par siècles."

On sent même chez Le Goff, méfiant envers toute forme de rigidité, une
indulgence pour l'acception ancienne de ce mot "siècle", encombrée jadis de
résonances mystiques, puis de pompeuses héroïsations (de Périclès à Louis
XIV). Et aujourd'hui sortie de l'usage. C'était, toutefois, pour identifier
un moment de mutation profonde - ces "nœuds"dont Bloch jalonnait l'évolution
historique -, un moyen artificiel mais commode dont les vertus perdurent.

Faut-il oser parler de "siècle de Le Goff"? Pour provocante qu'elle soit, la
proposition s'étaie au fil de la lecture de l'impressionnant corpus
aujourd'hui restitué. Tant la force synthétique qui fit le prix du premier
grand livre du médiéviste - cette Civilisation de l'Occident médiéval
(Arthaud, 1964) admirée par Umberto Eco - court, intacte, au fil des pages.
Démonstration éclatante d'une compréhension intime d'un temps révolu qui
n'est jamais un refuge, mais un tremplin pour une intelligence contemporaine
du monde.

Retour donc sur ce moment singulier de l'Occident chrétien où les valeurs du
Ciel descendirent sur la terre. Ce choc, qui aurait pu être un traumatisme,
révèle une mutation mentale déterminante. L'acceptation de la "nouveauté",
longtemps suspecte, donc condamnée, devient positive, gage de collaboration
à l'œuvre divine et non plus d'intolérable concurrence.

A lire Jacques Le Goff, on comprend que l'horizon des hommes n'est plus
limité à l'Au-delà, mais investit le monde terrestre, où la marche
ascensionnelle vers l'accomplissement des temps relaie l'attente craintive
de la fin du monde. Avec la croissance qui bouleverse la donne au XIIe
siècle, l'avènement de la comptabilité qui investit la sphère des échanges
et gère l'accès au Salut et la valeur nouvelle conférée au travail, le
domaine soigneusement réservé à Dieu est significativement rogné.

Empiétements sur le temps, "don de Dieu" naguère - ce qui exclut le prêt à
intérêt -, désormais moteur du commerce avec la lettre de change.
Empiétements sur la science, avec l'affirmation des universités battant en
brèche le monopole des écoles monastiques. Empiétements sur l'Au-delà même,
puisque l'Eglise contrôle le temps que les âmes passent au tout nouveau
Purgatoire. Certes, les Ordres mendiants - nouveauté essentielle, ils sont
les "opérateurs religieux de la modernité médiévale" - encadrent ou animent
ces marges qui ne relèvent plus directement de Dieu. Mais l'attitude de
l'homme médiéval face à la vie, au corps ou à l'Histoire s'en trouve aussi
modifiée - et là, le contrôle est moins aisé.

On se souvient du "supplément de biographie" (Philippe Ariès) que la
purgation des péchés offre à l'homme mort. Et Le Goff de commenter : "Le
Ciel a bien le temps de venir après la terre". Par-delà le pèlerinage et la
mission, l'Homo viator s'intéresse à la route elle-même, promesse de
mirabilia délectables. Enfin l'Histoire redémarre, le souci des origines et
des filiations ouvrant en aval des perspectives interdites à ceux qui
visaient l'accomplissement d'une Cité terrestre.

Cette "conversion au monde" est "difficile à étayer", reconnaît Le Goff.
Puisqu'il faut s'exercer à une "histoire de l'implicite", "du diffus", où le
mental, l'idéologique et l'imaginaire, cousins que l'historien se garde de
confondre, jouent, malgré l'inhumaine dispersion des indices, un rôle
déterminant. Elle a son héros, toutefois, au double visage, inventé par le
monothéisme chrétien, le saint et le roi, dont les parangons, le Capétien
Louis IX et le Poverello d'Assise, ont tant captivé Le Goff qu'il s'est
essayé pour eux au genre biographique.

Si le roi médiéval est un avatar du roi indo-européen, il a perdu la
sacralité de sa nature originelle, qu'il s'efforce de rattraper. Interdit de
confusion divine, à la manière des pharaons égyptiens ou des Augusti
romains, il ne peut plus prétendre qu'au rang d'"élu de Dieu". Ce que
l'onction du sacre, dès le VIIIe  siècle, rehausse, écho du modèle de
l'Ancien Testament.

Et encore, le roi peut-il être mauvais. Même la tentation thaumaturgique ne
suffit pas, la guérison par le roi tenant de la "merveille" et non du
miracle. Au-delà n'existe qu'une solution, limitée puisqu'elle ne concerne
que l'individu, jamais la fonction royale : la sainteté.

Lu comme un "maillon dans l'émergence lente de la laïcité en Occident",
puisque privé de caractère sacerdotal, le roi médiéval partage pourtant bien
des traits du saint nouveau : outre la couronne, dévolue au martyr, le rire,
pulsion libératrice. François d'Assise réhabilite cette inacceptable
manifestation corporelle du plaisir diabolisée par l'idéologie monastique,
tandis que la cour accueille le bouffon, qui amuse le souverain autant qu'il
fait rire de lui, image dérisoire à l'avers de la médaille politique dont
l'envers fixe la figure symbolique.

Le saint et le roi sont pareillement marqueurs d'espace - à Paris, capitale
capétienne, à Saint-Denis, nécropole et abbaye où s'écrit la mémoire du
royaume, répondent pour le Poverello Assise, son duomo et sa place publique,
l'ermitage et la route. Marqueurs de temps aussi - à l'un, la trace des
jours sur le cycle du calendrier, à l'autre, celle des ans, la vision
linéaire suivant l'écoulement du règne. Ils n'accèdent toutefois au statut
de "héros" que par leur mort, exceptionnelle. A la géographie des reliques,
dont la dispersion dit la nature surhumaine du trépassé, s'ajoute la vision
inédite d'hommes souffrants dont la passion rejoue celle du Sauveur, offrant
une médiation plus incarnée vers l'Au-delà. Tandis que gisants et miniatures
acceptent un réalisme jusque-là exclu, chacun peut voir dans l'imago Dei
qu'est le roi plus encore que le saint - mais l'image œuvre à la confusion
des deux - le visage de l'humanisme chrétien.

En établissant ce formidable constat, Jacques Le Goff a fait bien mieux que
bouleverser la vision d'un genre biographique héroïque qui ne l'a jamais
séduit. Il a tenu le pari de son maître Marc Bloch : incarner l'ogre de la
légende, qui fait son gibier de toute chair humaine. Et le festin est sans
égal.

 Philippe-Jean Catinchi

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 09.01.04
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3260,36-348438,0.html



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