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Un portrait de Fred Vargas paru le 26 juin 2004 dans LIBERATION.

"Fred Vargas, alias Frédérique Audoin-Rouzeau, 47 ans. Auteure de romans
policiers humanistes à gros tirage quand elle n'est pas archéologue. S'est
muée en Pasionaria du cas Battisti .

Polarisée

Par Pascale NIVELLE
samedi 26 juin 2004

Fred Vargas en huit dates
7 juin 1957
Naissance à Paris.
1983
Docteur en archéozoologie.
1986
Ecrit son premier roman, les Jeux de l'amour et de la mort.
1996
Sans feux ni lieux, éd. Viviane Hamy.
2003
Pars vite et reviens tard, éd. Viviane Hamy.
2004
La Vérité sur Cesare Battisti.
26 juin 2004
Soirée de soutien à Cesare Battisti au Théâtre de l'OEuvre, à Paris.
30 juin 2004
Décision de la cour d'appel de Paris à propos de Battisti.

Il ne s'est pas trompé, le gros chat éclopé. Il a repéré la silhouette
gracile sur un boulevard du XIVe arrondissement, l'a suivie au travers des
ruelles et s'est faufilé dans sa maison. C'était il y a trois jours, le
voilà endormi entre le piano et la bibliothèque, fondu dans le décor
clair-obscur de l'ancien atelier, adopté. «Il a choisi son moment», constate
Fred Vargas.

Un moment trouble, d'angoisses et d'insomnies. Rien à voir avec les nuits
blanches passées à composer la petite musique de ses polars, rien à voir non
plus avec ses immersions solitaires dans les vestiges du Moyen Age.
Jusque-là, elle était double et unique. Fred Vargas, romancière idolâtrée,
en même temps que Frédérique Audoin-Rouzeau, archéologue au CNRS. La
médiéviste publiait des traités érudits et confidentiels sur la peste, Fred
rêvait dans ses «rom-pol», des romans policiers humanistes, planants,
drôles. Frédérique avait assisté au succès de Fred, les prix littéraires,
les 300 000 exemplaires de Pars vite et reviens tard, neuvième rom-pol, où
la peste menace Paris. Fred mettait Frédérique en lumière, c'était doux,
étrange, plutôt paisible. Son monde était balisé : ses ossements du XIIe
siècle, l'inspecteur Adamsberg, son doux héros, double dit-on du père de son

grand fils. Et sa soeur jumelle Jo, sa mère, ses amis... Il n'y avait de
place pour rien d'autre, pas même un chat sans toit.

Puis l'orage a éclaté. Une tempête dans le petit monde des «polardeux»
parisiens, son cercle. Cesare Battisti, l'ex-activiste italien protégé par
la doctrine Mitterrand, est rattrapé par les années de plomb, menacé
d'extradition. Lorsque l'écrivain est arrêté, le milieu catalyse la
résistance : «En deux semaines, nous avons récolté 24 000 signatures, le
gouvernement ne s'attendait pas à cette révolte des petits», raconte Fred
Vargas qui connaissait à peine Battisti. Et, en douze jours, elle rédige un
pamphlet de 230 pages, recueil de textes intitulé sobrement la Vérité sur
Cesare Battisti et signé Fred Vargas, sans ambiguïté. «Ça me rend dingue,
s'exclame-t-elle, la tignasse en bataille sur son museau de chat. Cette
affaire est un déni de droit, un déni de parole et un déni de vérité... Je
connais bien le problème : au Moyen Age, on profitait de la peste pour faire
passer des abus de pouvoir. Là, on joue sur la peur, on diabolise. Mais je
ne laisserai pas Battisti aller au bûcher.» Ces mots ont traversé les Alpes,
allumé en Italie une kabbale contre les intellectuels parisiens, «ignorants
et bien-pensants». Beaucoup de journaux français, à genoux devant ses
romans, ont renié le combat de la Pasionaria. Des amis, son frère ont
désapprouvé. Des lecteurs auraient même boycotté son dernier polar. Fred
Vargas, acclimatée à la pénombre de son laboratoire et de sa table de
travail, a reçu le coup de projecteur en plein visage, comme une torture.

La politique, jusque-là, c'était une affaire privée. Pas question de «faire
la fiérote» avec des faits d'armes ni de donner dans la littérature engagée,
même si elle se déclare d'extrême gauche. Dans ses romans, les héros sont
minuscules, les décors invariablement délabrés et le bien l'emporte toujours
: «Je distille la politique au brumisateur, par des gouttelettes
imperceptibles. Ce n'est pas une ambiance de droite, c'est peu de le dire.
Mais ce n'est pas un combat frontal, je n'y crois pas dans les livres.» Avec
Battisti, la romancière a débordé la prudente historienne, elle est passée
de l'indignation à la conviction militante. «J'ai assisté à l'éveil de Fred
et de sa conscience, s'amuse le romancier Patrick Mosconi, ami de Battisti.
Elle a réagi comme Zola avec l'affaire Dreyfus.» Son éditrice Viviane Hamy,
de la petite maison d'édition du même nom, a dû décider de publier en
quelques heures, emportée par l'ouragan. «C'est Fred, avec son immense amour
de la vie, son humanisme extraordinaire. Les gens qu'elle aime, elle veut
les voir comme des êtres purs. En même temps, elle est dans la justification
à outrance. Elle a un besoin incroyable de convaincre.» L'éditrice ajoute :
«Je l'ai connue toute timide, elle est devenue volubile...» «Ce n'est pas ma
nature, reconnaît Fred Vargas, je ne me reconnais pas.» Elle ne relâchera la
pression qu'après le 30 juin, jour où Battisti sera fixé sur son sort.
«Après, il faut qu'elle disparaisse, on craint pour son matricule, affirme
Patrick Mosconi, cette histoire a déclenché beaucoup d'hostilité autour
d'elle.» L'écrivain Marc Dugain, ami d'enfance, embarrassé comme d'autres de
la voir «utiliser sa notoriété pour une cause comme celle-là», affirme :
«Chez elle, c'est du romantisme plus que de la politique.» Elle dit :
«Maintenant, je suis lancée. J'aimerais bien, après, voir une campagne sur
les conditions de détention.» Elle promet : «Après le onzième rom-pol.»

Marc Dugain voudrait qu'elle ne change jamais, fidèle aux centaines de
lettres qu'ils ont échangées à l'adolescence, précieusement gardées : «Elle
est étanche au succès, c'est rare.» Fred jouait de l'accordéon, rêvant de
«faire danser les gens dans les bals», et s'effrayait de son ombre. Elle
parle de son père, surréaliste érudit au métier sans importance, et de sa
mère chimiste, comme une petite fille en adoration. Mais c'est surtout Jo
qui compte. Sa «jume», comme elle dit, son aînée de dix minutes. «On s'est
partagé la tâche, dans la vie. Elle coud, je bricole, elle est bonne en
maths et moi en orthographe.» Jo est toute en féminité, Fred a toujours
l'air d'un garçon manqué, en baskets et treillis adolescents. C'est Jo qui a
trouvé Vargas, nom d'Ava Gardner dans la Comtesse aux pieds nus. L'une est
devenue artiste peintre, l'autre a beaucoup écrit avant de devenir
écrivaine. Quand Viviane Hamy l'a connue en 1993, Fred n'écrivait plus, n'y
croyait plus. «Ses romans avaient fait le tour de Paris et été refusés par
tous les éditeurs. Je débutais, elle m'a envoyé le manuscrit de Ceux qui
vont mourir te saluent, refusé depuis 87. J'ai adoré.» L'année suivante,
elle écrit Debout les morts, où naît son trio d'évangélistes historiens.
L'un est médiéviste comme elle, l'autre est contemporanéiste, comme son
frère. Le troisième plonge dans les temps profonds des débuts de l'humanité.
«J'aime me promener dans le temps, explique Fred Vargas. Je ne donne pas de
repères à mes lecteurs. Pas de marques de voiture, pas de musiques connues.
J'écris des histoires intemporelles.» Elle saisit l'écume, la roche et le
magma, injecte des terreurs médiévales dans des squats parisiens, compose un
univers devenu familier au fil des romans. L'histoire vient vite, en
quelques jours, puis elle passe des mois à la mettre en musique, obsédée par
le rythme. Comme Rousseau, son troisième grand amour après Proust et
Hemingway.

Elle saute du fauteuil de cuir fatigué ou elle s'était pelotonnée, pioche un
livre sur un rayonnage encombré et lève l'index comme un métronome. «Ecoute
: "Quelque faible influence que puisse avoir ma voix dans les affaires
publiques, le droit d'y voter suffit pour m'imposer le devoir de m'en
instruire..." C'est l'équivalent sonore de Bach ! Je n'arrive pas à
comprendre comment il y est arrivé, ce salaud de Rousseau. C'est à la fois
beau et intelligent !» Elle a oublié le chat, Battisti et Dominique Perben.
On dirait qu'elle vole.

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