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[MEDIEVALE:19] Naissance des Nations au Moyen Age URHM infos



[16/09/2004]

Cher(e)s collègues,

Les liens ayant une fâcheuse tendance à devenir biodégradables en services
payants, voici l'intégralité de quatre articles médiévistiques parus dans
"Le Monde des Livres" de ce vendredi.

Bien à vous et bonne lecture !

Benoît Beyer de Ryke

Pour rappel : les archives des "URHM infos"
http://www.ulb.ac.be/philo/urhm/infos.html

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LE MONDE DES LIVRES
Vendredi 17 septembre 2004
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Sélection médiévistique
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1° Article
QUAND LES NATIONS REFONT L'HISTOIRE - L'invention des origines médiévales de
l'Europe (The Myth of Nations) de Patrick J. Geary. Traduit de l'anglais par
Jean-Pierre Ricard, Aubier, "Collection historique".

2° Article
 LA GENÈSE DE L'ÉTAT MODERNE - Culture et société politique en Angleterre de
Jean-Philippe Genet. PUF, "Le nœud gordien".

3° Article
CHEVALIERS ET MIRACLES - La violence et le sacré dans la société féodale de
Dominique Barthélemy. éd. Armand Colin, "Les enjeux de l'histoire".

4° Article
RAYMOND BÉRENGER V. L'invention de la Provence de Thierry Pécout
CHARLES LE TÉMÉRAIRE d'Henri Dubois


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1° Article
Origines d'une mystification
LE MONDE DES LIVRES | 16.09.04 | 18h46
Patrick J. Geary analyse les mythes fondateurs des idéologies nationalistes,
sources de terribles manipulations.
QUAND LES NATIONS REFONT L'HISTOIRE - L'invention des origines médiévales de
l'Europe (The Myth of Nations) de Patrick J. Geary. Traduit de l'anglais par
Jean-Pierre Ricard, Aubier, "Collection historique", 240 p., 23 €. En
librairie le 24 septembre.

La langue piège-t-elle le chercheur ? Evoquant incidemment dans son nouvel
essai la traduction française de son livre Before France and Germany : the
Creation and Transformation of the Merovingian World, dont le sous-titre
devint alors le péremptoire "Naissance de la France", Patrick Geary pourrait
à bon droit y voir l'indice de la résistance de l'idéologie nationaliste
dans la langue officielle, au péril de l'exactitude espérée.

Ce fin connaisseur du haut Moyen Age s'attache ici à comprendre comment se
jouèrent les identités respectives des Barbares et des Romains sur près de
mille ans, de la confrontation directe des débuts de l'ère chrétienne à la
fin du premier millénaire, lorsque les stéréotypes, projetés sur l'Autre,
finirent par être perçus comme autant de désignations ethniques,
parallèlement à la territorialisation de ceux qui sont de fait les héritiers
de Rome.

Partagés entre l'affirmation d'une universalité, voire d'une mission divine
qui dépasse le modèle antique, et la généalogie qu'avait imaginée pour eux
leur adversaire, ce populus romanus qui se réservait seul le droit d'avoir
une histoire, Francs et autres Lombards projettent alors dans un passé
confus une origine qui ne supporte pas la concurrence. Opérant une
mystification dont la reprise au début du XIXe siècle permit ces terribles
manipulations de l'histoire dont Geary entend dévoiler la nature réelle.

C'est donc moins les quatre chapitres centraux que le premier ("Différence
ethnique et nationalisme au XIXe siècle : un paysage empoisonné") et le
dernier ("Vers de nouveaux peuples européens") qui livrent le sens de ce
grand livre engagé dont le lecteur sort secoué mais aiguisé aussi d'une
vigilance neuve.

A l'origine, un constat. Celui d'une erreur d'évaluation, l'affirmation de
nouvelles minorités ethniques semblant à Geary autrement plus inquiétante
pour la stabilité de l'Europe que le réveil potentiel des séparatismes
traditionnels. Le médiéviste rappelle comment, au XIXe siècle, la lecture de
l'effondrement de l'Empire romain et du déferlement de peuples barbares
devint "le soubassement du discours politique".

Dès lors, à l'orée du XXIe siècle, la résurgence de revendications ethniques
pose le problème du sort à faire aux minorités intégrées à des Etats-nations
plus anciens : quid du droit des Corses, des Basques ou des Irlandais, quand
on s'accorde à reconnaître ceux des Lituaniens ou des Bosniaques ? Comment
comprendre les Kurdes et ne pas le faire des Tchétchènes ? Il est clair,
pour Geary, que l'histoire est encore un instrument idéologique, destiné à
fonder des revendications concernant l'avenir sur la description d'une
réalité médiévale.

Le processus d'éveil national et de sensibilisation politique est simple :
les érudits étudient la langue, la culture et l'histoire d'un peuple soumis,
puis des "patriotes" relaient et diffusent ces acquis, qu'une audience de
masse permet d'affirmer en mouvement national. Ou comment l'idéologie
nationaliste engendre les mouvements indépendantistes.

A l'origine, une fascination des intellectuels du XVIIIe pour la référence
antique. Ainsi, Fichte fait de ses compatriotes allemands les successeurs
des soldats d'Arminius (Hermann), vainqueurs des légions romaines, augurant
la défaite des armées de Napoléon.

De ce contexte singulier et des "textes de survie" qu'il suscite,
s'établissent de nouvelles relations entre les hommes de pensée et le monde
de l'action publique.

Soutiens financiers, protections, le savant est embrigadé dans une
célébration du national qui va de l'édition des Monumenta Historica du lieu
(à l'imitation du corpus grec et latin) à l'étude de la langue, indice d'une
filiation spécifique. Outil privilégié de cette idéologie patriotique, la
philologie est dès lors au cœur de l'ambition méthodologique. A la
linguistique germanique mystique de Herder, répond bientôt le courant
panslaviste, qui se dote de ses propres instruments d'autocréation
nationale. Et la recherche historique peu ou prou finit par se confondre
avec le nationalisme.

On a beau répéter la pure et simple invention de bien des langues (du
bulgare au croate, de l'irlandais au roumain, voire à l'allemand comme à
l'italien) à l'heure des urgences nationalistes, l'historien reste captif
d'un prisme géographique. Dans le même temps, la langue officielle -
propagée par l'Ecole où se forge l'Etat-nation -, l'ethnoarchéologie,
chargée d'apporter les indices matériels d'une spécificité ethnique, et les
fables héroïques de ces rois guerriers, d'Alaric à Clovis, qui inaugurent un
temps nouveau, inventent une histoire des nations européennes qui ne tient
que de la construction mentale.

Il est pourtant clair que "la correspondance entre les peuples du Moyen Age
et les peuples contemporains est un mythe". Au terme de deux siècles de
dévoiement d'une érudition qui participa à l'établissement d'une partition
ethnique fondée sur la linguistique, l'archéologie et l'histoire, force est
de reconnaître que le projet a échoué. Non sans avoir provoqué d'effroyables
dégâts.

La réfutation est implacable, même si elle n'ouvre pas sur un catéchisme de
substitution. Mais cet espoir naïf ne porte-t-il pas en soi le germe
d'autres errements ? C'est cette sagesse alarmée qui fait le prix de ce
livre d'histoire singulier, leçon d'érudition militante dont on espère
qu'elle sera reçue.

Philippe-Jean Catinchi

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Patrick J. Geary


Spécialiste américain du Moyen Age français, Patrick J. Geary, homme de
Louisiane, compte parmi ses ancêtres des Irlandais comme des Français...
Elève de l'Université catholique de Louvain et de l'université Yale, il est
diplômé des universités de Princeton, de Floride, de Notre-Dame et de
Californie (UCLA), où il enseigne l'histoire médiévale. Visiting professor
en Autriche et en Hongrie, il a été directeur d'études associé à l'Ecole des
hautes études en sciences sociales (EHESS). Ses recherches portent sur la
formation de la société européenne et la culture de l'Antiquité tardive et
du haut Moyen Age. Ont déjà été traduits en français trois de ses ouvrages,
tous chez Aubier : Le Monde mérovingien. Naissance de la France (1989,
repris en "Champs", Flammarion en 1993), Le Vol des reliques au Moyen Age.
Furta Sacra (1993), La Mémoire et l'oubli à la fin du premier millénaire
(1996).

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.09.04

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2° Article
Comment naît un Etat moderne
LE MONDE DES LIVRES | 16.09.04 | 18h46
Emergence d'une société politique en Angleterre entre XIIIe et XVIe siècle.
LA GENÈSE DE L'ÉTAT MODERNE - Culture et société politique en Angleterre de
Jean-Philippe Genet. PUF, "Le nœud gordien", 402 p., 25 €.

Au terme de cette somme sur l'Angleterre des XIIIe-XVIe siècles, qui
s'inscrit dans un programme ambitieux, lancé il y a vingt ans, sur la genèse
de l'Etat moderne, Jean-Philippe Genet pose une question, aux réponses
lourdes d'enjeux passés et présents : "La société politique - de l'Etat
moderne - peut-elle (...) se construire sans cet accélérateur, ce
concentrateur d'énergies et de désirs que représentent les guerres ?" Pour
l'auteur, en effet, la construction de l'Etat moderne, dès le XIIIe siècle,
se fonde sur la mise en place d'une fiscalité nationale, progressivement
acceptée.

Or les guerres auxquelles ont été confrontés les souverains de la fin du
Moyen Age ont nécessité et permis le prélèvement d'Etat. L'Angleterre semble
avoir été particulièrement en avance à cet égard.

Ainsi s'y est développée, précocement, une société politique, que Genet
présente en détail dans une première partie, analysant hiérarchies et
frontières tout en soulignant "l'homogénéité globale des classes
dirigeantes". Cette société politique fait évoluer les structures d'une
monarchie qui agit "en une symbiose conflictuelle (...) mais indestructible"
avec les classes aristocratiques. Il existe bien dans ce monde de
l'"automne" médiéval un dialogue politique entre le souverain et ses sujets,
notamment à travers le Parlement.

PASSIONNANTES MICRO-ÉTUDES

Soucieux de relier société politique et mutations culturelles, pour en
mesurer la portée et les formes, Genet consacre sa deuxième partie à l'étude
du "système de communication" qui marque l'Angleterre du temps. On y voit
l'écrit prendre de l'importance, l'anglais devenir langue nationale, le
livre imprimé - qui joue sa part dans le triomphe de l'anglais - coexister
avec le manuscrit... A plusieurs reprises, l'auteur illustre sa
démonstration d'ensemble par de passionnantes micro-études, sur les écrits
des hérétiques lollards, la circulation des manuscrits ou les Inns of Court
où l'on se forme en droit par une pédagogie et une sociabilité propres. La
fermeté des développements fait d'autant plus regretter l'exclusion de la
communication orale du domaine de l'étude : difficile en effet de saisir
pleinement l'"espace public" et le "système de communication" du temps sans
lui accorder une place centrale.

Dans un troisième temps, Genet, appuyé sur une base de données de plus de 2
000 auteurs (des domaines historiques et politiques entre 1300 et 1600),
s'intéresse aux "constituants" idéologiques de cette société politique. Si
les propos sont ici d'une fine érudition, on pourra s'interroger sur le
recours à la notion de champ définie par Pierre Bourdieu. En effet, ce qui
fait la force d'un tel outil analytique, dont Genet rappelle d'ailleurs les
propriétés, réside dans son aspect dynamique : la capacité à identifier des
positions, de dominants et de dominés, et des stratégies appuyées sur ces
positions, sur un ensemble de ressources, notamment symboliques.

Or, ici, la place des auteurs dans le "champ" ou les stratégies déployées
n'est pas analysée, Genet s'en tenant à une présentation d'ensemble de
champs définis par textes et contenus. Cette incertitude méthodologique
n'enlève rien à la richesse des descriptions, et l'on appréciera de belles
pages sur la "littérature politique" ou sur les enjeux de l'écriture de
l'histoire qui, pour les Anglais, ont contribué à la création de cet "espace
littéraire" devenu "espace national" : "en anglais, pour le bien de
l'Angleterre" dira le poète Gower...

Nicolas Offenstadt

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.09.04

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3° Article
Tableau d'un Moyen Age pacifié
LE MONDE DES LIVRES | 16.09.04 | 18h46
Quand guerre et paix, loin de s'opposer, étaient la continuité l'une de
l'autre.
CHEVALIERS ET MIRACLES - La violence et le sacré dans la société féodale de
Dominique Barthélemy. éd. Armand Colin, "Les enjeux de l'histoire", 296 p.,
24 €.

Il est des clichés tenaces : celui d'un Moyen Age violent, désordonné et
sans normes, en particulier dans sa période centrale (Xe-XIIe siècle), reste
très prégnant. La production historique, soucieuse de dire la complexité des
sociétés médiévales, s'évertue pourtant, depuis des années, souvent grâce à
l'anthropologie, à brosser un tableau plus nuancé des temps dits féodaux.
L'ouvrage de Dominique Barthélemy, auteur d'une œuvre dense marquée de
fortes prises de positions (La mutation de l'an mil a-t-elle eu lieu ?,
Fayard, 1997 ; L'An mil et la paix de Dieu, Fayard, 1999), s'inscrit dans
cet effort collectif. A travers six "dossiers", notamment des vies et
miracles de saints, le médiéviste invite à une plongée dans les structures
sociales et les conflits des Xe-XIIe siècles.

On en ressort convaincu que les guerres particulières des chevaliers et des
seigneurs - les faides - ne sont en rien signes de désordre. Elles
participent au contraire de l'ordre public alors conçu. Barthélemy y
insiste, ces faides chevaleresques ressemblent "moins à la guerre qu'à la
société".

Il convient en effet d'envisager chevauchées et négociations, rivalités et
amitiés, dans la continuité et non dans l'opposition. La paix et la guerre
s'articulent sans cesse. De même, la rhétorique du conflit débouche
fréquemment sur la conciliation : "Discours de vengeance, conduite de
prudence". Dans la pacification de son domaine face aux sires, souvent
présentée comme conquérante, le roi Louis VI (1108-1137) fait également
preuve de tempérance. Chacun savait bien ici que l'accommodement
prévaudrait.

De plus, les liens de l'Eglise et des seigneurs laïcs relèvent tout autant
de la complicité que de la "concurrence". L'action des saints, prompts à
défendre les biens de leurs abbayes et capables de vengeance, s'adapte aux
pratiques chevaleresques. Victimes des pillages, les paysans, en revanche,
semblent bien faire les frais de ces connivences entre dominants, moines ou
chevaliers. La faide apparaît ainsi comme "une vengeance indirecte, fort
propre à ancrer ou reproduire dans les esprits l'idée d'appartenance des
hommes à leurs seigneurs". Au-delà de la question du conflit, l'historien
livre de belles analyses du monde paysan et du servage, profitant de
l'irruption de la parole des humbles, certes médiatisée, dans les récits de
miracles ou de saintes interventions.

Les remarques générales ne masquent jamais les évolutions chronologiques,
parfois fines, auxquelles l'auteur est très sensible. Pourfendeur de la
mutation de l'an mil, il souligne celle, "chrétienne et sociale, de l'an
1100", qui se caractérise par les évolutions de la culture cléricale, mais
également par le renforcement de la puissance royale et l'émergence des
pouvoirs urbains. Au terme du parcours, on pourra regretter qu'une
conclusion ne ramasse pas l'ensemble du propos, dont la force et la richesse
font de Chevaliers et miracles, assurément, une œuvre de référence.

Nicolas Offenstadt

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.09.04

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4° Article
Zoom
LE MONDE DES LIVRES | 16.09.04 | 18h46
RAYMOND BÉRENGER V. L'invention de la Provence de Thierry Pécout

Alors que reparaît le plaisant portrait que Jacques Levron composa il y a un
demi-siècle de René Ier d'Anjou (1409-1480), dont la mort permit à la
Provence de faire définitivement retour à la couronne de France (Le Bon Roi
René, Perrin, 316 p., 21 €), Thierry Pécout livre la première biographie du
prince qui fit de cette province un laboratoire de l'Etat moderne.
Jusqu'ici, Raymond Bérenger V (1205-1245) n'avait guère retenu les
historiens, victime de ce défaut de postérité mâle qui ruine les
affirmations dynastiques - mais pas celle de l'autonomie politique et
administrative dont il fut le champion. Rompant les liens catalans comme
impériaux de sa principauté, il fut partagé entre dynamiques alpine,
méditerranéenne et rhodanienne. L'étude de cette révolution restait à faire,
puisque c'est durant le quart de siècle que dura son action personnelle que
naquit l'Etat comtal de Provence. Source d'une puissance qui permit à son
gendre Charles d'Anjou de préparer les ambitieuses entreprises angevines sur
les terres siciliennes. Exemplaire de sérieux et d'intelligence critique, ce
travail a aussi le mérite de la lisibilité.
Perrin, 396 p., 23 €.

Philippe-Jean Catinchi

CHARLES LE TÉMÉRAIRE d'Henri Dubois

Le succès du Louis XI de Paul Murray Kendall favorisa la remise en lumière
de l'adversaire de l'"universelle araigne". Mais si le faste du Téméraire et
sa conception de l'honneur, avant même sa fin tragique, firent du duc
Charles l'apparente antithèse de Louis XI, la portée de son projet politique
méritait mieux que la caricature moralisante. C'est chose faite avec la
biographie que consacre au prince qui voulut être roi Henri Dubois. Il lui
faut un certain fair-play pour signaler le Karl der Kühne de Klaus Schelle
(1977) qu'il remplace avantageusement au catalogue de Fayard. Le médiéviste,
à qui l'on doit l'édition d'un choix de lettres de Louis XI (1996), mesure
judicieusement un dessein inadmissible entre France et Empire, ruiné aussi
par le bellicisme d'un prince pétri de contradictions.
Fayard, 552 p., 25 €.

Philippe-Jean Catinchi

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.09.04



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