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[MEDIEVALE:109] "Où est la très sage Héloïs" URHM infos



  "Où est la très sage Héloïs"
LE MONDE DES LIVRES | 10.02.05 | 17h33

Tandis que paraissent des lettres attribuées aux amants malheureux, Guy 
Lobrichon esquisse le visage brouillé de celle qu'Abélard aima.
LETTRES DES DEUX AMANTS attribuées à Héloïse et Abélard. Traduites et 
présentées par Sylvain Piron, Gallimard, 224 p., 13,90 euros.
HÉLOÏSE - L'amour et le savoir de Guy Lobrichon. Gallimard, "Bibliothèque 
des histoires", 384 p., 21,50 euros.

Ala fin de sa vie, le franciscain Salimbene de Adam évoque le tremblement de 
terre qui secoua Brescia, en 1222, quand il était nourrisson, et l'aveu de 
sa mère qui lui confia avoir alors mis ses sours à l'abri, l'abandonnant à 
la seule protection de son berceau. Et le vieux clerc de se lamenter : "Elle 
devait s'occuper de moi, un mâle, plus que de ses filles." Avec ce 
témoignage, c'est le fossé qui s'est creusé, dans l'esprit des hommes de 
Dieu, entre le sort des filles et celui des garçons, qui fait événement, 
rien n'autorisant jusque-là à accréditer le déficit d'affection dont les 
filles d'Eve sont peu à peu les victimes.
Le préjugé, anachronique, est le moindre des obstacles qui masquent le vrai 
visage d'Héloïse, dont les dictionnaires évitent de présenter le statut, 
pour ne mettre la dame en scène qu'encadrée par un oncle chanoine (Fulbert) 
et un amant philosophe et théologien (Pierre Abélard). Epouse d'un des plus 
brillants esprits du XIIe siècle -, elle fit graver en épitaphe sur son 
tombeau : "Ci-gît Pierre Abélard, le seul qui connut tout ce qui pouvait 
être su" -, Héloïse n'a guère pu échapper à son ombre, réduite au rôle 
d'héroïne d'une passion malheureuse dont, trois siècles plus tard, Villon se 
souvient encore, la comptant au nombre des "dames du temps jadis".
Mais comment atteindre son vrai visage quand on ne l'entrevoit qu'à travers 
le prisme d'un imaginaire masculin captif dès l'origine d'a priori cléricaux 
? Un masque aggravé par une postérité légendaire (jusqu'aux péripéties des 
deux corps exhumés à la Révolution, objets d'un fructueux commerce de 
reliques, et finalement transférés au Père-Lachaise, où Lamartine se 
recueille sur les "âmes aimantes") ?
Avec rigueur, le médiéviste Guy Lobrichon entend retrouver la femme par-delà 
la "gloire" controuvée qui a perpétué la mémoire de son nom, tentant cette 
biographie que Georges Duby craignait impossible. Ne masquant rien des 
difficultés de l'entreprise, il ouvre son passionnant essai sur l'état des 
sources où se pose la question de la voix propre d'Héloïse, perçue à travers 
la correspondance des anciens amants - elle débute au mitan des années 1130. 
En marge des versions de Zumthor (1979) et de Ferroul (1996), les 
énigmatiques Epistolae duorum amantium, dont Etienne Wolff incluait des 
extraits dans sa Lettre d'amour au Moyen Age (1996), intriguent. Sylvain 
Piron en propose une édition bilingue complète, soit 113 lettres, échangées 
entre un homme (Vir) et une femme (Mulier), au XIIe siècle, exhumées par 
Jean de la Véprie vers 1470 et réapparues en 1974 grâce à Ewald Könsgen qui 
en fit l'édition critique. Si l'authenticité ne fait guère de doute, les 
spécialistes hésitent à les attribuer à Héloïse et Abélard, même si rien ne 
contrarie radicalement l'hypothèse.
RECONSTRUIRE LE MONDE
L'échange amoureux, où la science rythmique et rhétorique est réservée à la 
femme, est si beau qu'on souhaite qu'il ne soit pas une fiction du temps ; 
mais de là à entendre Héloïse et son maître ! La présentation comme 
l'"enquête sur un texte" en fin de volume inclinent à oser l'attribution, 
mais la plausibilité ne peut suffire à l'historien, au risque de décevoir 
les amateurs de rêve, à l'écoute des amants fameux.
Avec la même exigence, Lobrichon interroge les origines d'Héloïse, la 
paradoxale obscurité d'une jeune fille liée à l'aristocratie - puisque son 
oncle est chanoine d'une cathédrale du domaine capétien - laissant 
soupçonner une naissance illégitime, comme son nom, moins révélateur qu'on 
était en droit de l'espérer. Plus captivant encore, il rappelle l'enjeu que 
devient, dans le projet de l'Eglise grégorienne, la femme, épouse ou veuve 
des puissants, vulnérable mais auxiliaire précieuse des clercs, à condition 
de réformer leur vie. Au prix de la restauration de son image, elle peut 
être ce levier nécessaire pour reconstruire le monde. A condition qu'elle 
répudie les travers de son sexe, se fasse homme en quelque sorte. C'est ce 
que les contemporains admirèrent chez Héloïse, lettrée unique, dont 
l'histoire d'amour tragique - séduction, mariage clandestin, castration du 
suborneur - est sublimée par l'ouvre qu'elle accomplit, en marge des usages, 
à la tête du Paraclet, où Abélard l'installa.
Prieure de l'abbaye où elle est placée au lendemain de la naissance de son 
fils Astralabe, Héloïse y subit le contrecoup des enjeux du temps lorsque 
l'abbé Suger, ministre de Louis VI, dénonce l'inconduite des moniales 
d'Argenteuil, réglant une rivalité de clans tout en réalisant une juteuse 
acquisition patrimoniale. Devenue abbesse, elle tente - la première - de 
trouver une règle appropriée aux attentes de celles que le souffle 
réformateur, ambigu dans son rapport aux femmes, désarçonne. En trois 
décennies - que son pouvoir commence avec l'établissement du Paraclet 
(1129), sur un alleu qu'Abélard possède sur la route des foires de 
Champagne, ou seulement avec son élection (1135), puisqu'elle meurt le 16 
mai 1164 -, elle fixe les principes d'un "bon gouvernement", sans soumission 
à Abélard dont elle sollicite seulement l'avis. Initiant une voie originale 
vers une perfection propre. Le Paraclet devient ainsi le ferment d'un 
rayonnement nouveau, animé par une femme dont les idéaux monastiques 
n'occultent pas la force rhétorique, nourrie de la fréquentation des Anciens 
(Cicéron, Ovide, Virgile). Indifférente aux hiérarchies terrestres - Pierre 
le Vénérable, qui ne peut la convaincre de rejoindre la filiale féminine de 
Cluny, la félicite de s'émerveiller "de voir foulées aux pieds la plus haute 
aristocratie et la superbe du monde" -, Héloïse est sans conteste cette 
"vestale magnifique". Lobrichon mesure la singularité, qui annonce en fait 
l'idéal courtois, d'"une femme entrée trop tôt dans la reconquête de soi".
Philippe-Jean Catinchi


Du chanoine Hugues Métel
"A Héloïse, abbesse vénérable du Paraclet, Hugues Métel, humble petit nain : 
chantez au Seigneur sur la harpe et sur la cithare. L'éclat de ta renommée, 
volant par les airs, a résonné jusqu'à nous ; ce qui méritait d'être répandu 
sur vous nous a frappé. Cette réputation nous a appris que tu as surpassé le 
sexe féminin. Et comment ? En écrivant, en versifiant, en donnant aux mots 
ordinaires un sens nouveau grâce à des associations hardies. Mieux encore, 
tu as surpassé la mollesse féminine et tu t'es endurcie d'une force virile. 
Tu as rejeté loin de vous le fardeau informe du chameau bossu, et vous vous 
efforcez de passer la porte étroite qui mène à la vie. Ayant ainsi déposé le 
poids des délices terrestres, vous avez humé les délices célestes. Il vous 
faut donc veiller à ce que cette odeur très suave ne s'évanouisse, prendre 
soin que l'amour de la piété, enflammé en vous par le souffle divin, ne 
s'affadisse jamais." Lettre XVI (éditée par Constant Mews), citée par Guy 
Lobrichon (p. 100).
. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 11.02.05 



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