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[MEDIEVALE:166] Imaginaire médiéval URHM infos



Télérama n° 2884
Livres/ Entretien

INTERVIEW
Jacques l'enchanteur

Dans son dernier ouvrage, Jacques Le Goff explore, à travers mythes et
héros, un imaginaire médiéval dont l'héritage culturel est toujours vivant.


Longtemps l'historien Jacques Le Goff a défendu l'idée d'un « autre »
Moyen Age, pour reprendre le titre de l'ouvrage qui le fit connaître du
grand public en 1977 : une période à la fois proche et lointaine, qu'il a
contribué à rendre étonnamment vivante, à force d'en traquer la vie
quotidienne et d'en arpenter l'imaginaire. Qu'on se souvienne de ses travaux
sur les premières institutions médiévales (Les Intellectuels au Moyen Age),
sur l'idéologie et les systèmes de représentation (Pour un autre Moyen Age,
La Naissance du Purgatoire, L'Imaginaire médiéval) ou de ses grandes
monographies de Saint Louis et saint François d'Assise.

Dans son dernier ouvrage, Héros et merveilles du Moyen Age, il revient
sur cette mémoire collective médiévale qui statufiait les héros vivants
(Charlemagne), quitte à prendre quelques privautés avec la réalité ; voire
le Roland de La Chanson tué à Roncevaux, ou le Cid, guerrier de l'Espagne du
XIIe siècle, popularisé par Corneille en 1636... Qui inventait des
personnages aux pouvoirs positifs (l'enchanteur Merlin) ou maléfiques
(Mélusine). Emergeaient ainsi des lieux privilégiés (le château fort, le
cloître), des légendes (Robin des Bois, Tristan et Iseut), des figures
particulières (le jongleur). Dans Héros et merveilles du Moyen Age, livre
comme toujours accessible, on retrouve les histoires qui ont bercé notre
enfance et éclairé de leurs premières lueurs notre culture commune
européenne...

Télérama : Vous suggérez aux lecteurs de « fréquenter » votre ouvrage,
c'est-à-dire d'y revenir souvent, comme vous-même avez sûrement pratiqué les
livres dans votre parcours d'historien.

Jacques Le Goff : J'ai surtout utilisé ce terme parce que
l'iconographie est ici abondante et c'est autant à un lecteur que je
m'adresse qu'à un « regardeur d'images »... Mon trajet d'historien - je peux
l'appeler ainsi puisque j'ai 80 ans - a en partie consisté, dans le sillage
de l'école des Annales, à chercher des documents autres que ceux étudiés
traditionnellement. Jusque dans la première partie du XXe siècle, on s'est
focalisé, en effet, sur des textes de nature religieuse ou institutionnelle.
C'était utile car, comme l'a montré l'Ecole des chartes à laquelle je rends
hommage, il fallait faire comprendre que l'histoire s'appuyait sur des
documents précis. Mais ce qui a beaucoup nui au savoir historique, en
particulier au Moyen Age, c'est la façon dont un moment de civilisation a
été scolairement et arbitrairement coupé en tranches. Il est incroyable, par
exemple, qu'on l'ait si longtemps enseigné à l'université en laissant de
côté l'histoire de l'art, du droit ou de la littérature. L'année qui a suivi
mon agrégation, en 1951, j'ai bénéficié d'une bourse pour aller à Oxford où,
je dois l'avouer, je me suis prodigieusement ennuyé ; mais il y avait
heureusement la bibliothèque. C'est là que, rapidement, je me suis rendu
compte que pour comprendre ce Moyen Age dans lequel je m'engageais, il
fallait lire beaucoup de textes littéraires.

Télérama : Dans Héros et merveilles du Moyen Age, vous affirmez que
l'étude de l'imaginaire médiéval, c'est-à-dire l'ensemble des croyances, des
idées, des représentations et des mythes qui soudent cette société, n'en est
qu'à ses débuts.

  Jacques Le Goff : Oui. Il faudrait mieux explorer de quoi celui-ci est
composé, comprendre comment il fonctionne. Bien que cela dépende des
périodes, l'imaginaire se constitue par la diffusion, avec toutes les
déformations que cela comporte, de notions et d'idées dont l'origine est
plutôt savante. Au Moyen Age, ce sont les longs sermons et les prêches des
prêtres, les représentations de grandes scènes bibliques et la symbolique
des oeuvres d'art dans les cathédrales. Mais le génie du peuple est
d'introduire des interprétations, des variations, des préoccupations à
partir de cet imaginaire-là. Sur les rapports entre culture savante et
culture populaire, j'ai toujours été prudent car il est difficile de savoir
ce qui s'est réellement passé. J'ai cru pouvoir déceler qu'au Moyen Age les
lieux et les brassages sociaux ont permis la combinaison de cultures
d'origines et de niveaux différents. Prenez par exemple le château qu'on a
appelé le « château fort » au XIXe siècle. On sait qu'il est le lieu et le
symbole de ce que l'on appelle la classe féodale. Mais on sait aussi qu'y
habitait un nombre important de domestiques, qu'il attirait un petit peuple
d'amuseurs, de jongleurs, de musiciens, souvent d'origine paysanne ou
humble. Il est vraisemblable que ces gens-là ont beaucoup enrichi les
histoires et les chansons qu'ils véhiculaient ou inventaient. C'est cela qui
m'intéresse dans l'imaginaire médiéval : un monde de création permanente.
Contrairement à ce qu'ont dit certains qui n'ont rien compris...

Télérama : Vous pensez à qui ?

Jacques Le Goff : Au début du XVIIIe siècle, le philosophe Leibniz
(1646-1716), bibliothécaire du duc de Brunswick à Hanovre, édite un texte du
début du XIIIe siècle décrivant toute une série de merveilles du monde et de
la chrétienté. Or Leibnitz ne comprend pas que cet ouvrage nous renseigne
non seulement sur ce qu'était l'imaginaire au Moyen Age, mais tente de
délimiter quelque chose qui échappe au siècle des Lumières : le domaine du
miracle et du miraculeux. Ce texte précise ainsi que le miracle est ce qui
est fait par Dieu, en violation des lois de la nature ; il est donc, à ce
titre, très rare, parce que Dieu n'aime pas violer les lois qu'il a
édictées. En revanche, beaucoup de choses qu'on appelle « miraculeuses »
sont en fait naturelles ; si elles sont étonnantes, il ne faut pas les
appeler miraculeuses, plutôt « merveilleuses ».

Ce texte est essentiel, car il se situe dans cette période charnière
du début du XIIIe siècle où le Moyen Age tente de mettre de l'ordre dans ses
croyances. On sait par exemple - et le philosophe Michel Foucault qui
travailla beaucoup sur les discours de la sexualité l'avait aussi repéré -
que le IVe concile du Latran, en 1215, avait pris des mesures qui ont fait
date dans l'évolution de nos sociétés. En particulier, il instituait la
confession annuelle obligatoire, ce qu'on a appelé l'examen de conscience,
qui a contribué à libérer la parole, donc aussi la fiction...

Les prêtres furent alors paniqués car ils n'étaient pas habitués à
interroger les gens. Auparavant, ils réunissaient simplement les paroissiens
en leur demandant de confesser publiquement leurs fautes. Certains
s'accusaient de vol, de mensonge, d'adultère, même de crime. Mais,
désormais, il s'agissait de raconter sa vie spirituelle, d'avouer dans le
secret ce qu'il fallait considérer comme des péchés. Et nous avions bien
senti, Michel Foucault et moi-même, chacun dans notre domaine, que ce moment
avait été essentiel dans le développement de l'introspection, qui est une
des caractéristiques de la société occidentale. On notera avec amusement
qu'il suffira de faire chavirer horizontalement le confessionnal pour qu'il
devienne le divan du psychanalyste.

Télérama : Justement, vous ne faites pas intervenir l'inconscient ni
la psychanalyse dans votre livre.

Jacques Le Goff : Je suis historien, pas psychanalyste ! J'apporte ce
qui relève de mes connaissances. Je suis convaincu, et là encore c'est une
suite de l'héritage des Annales, qu'il y a eu un long Moyen Age dont
l'héritage politique, culturel ou géographique a duré beaucoup plus
longtemps qu'on ne l'a dit et est encore repérable à l'époque contemporaine.
J'ai donc essayé de suivre ces héros et ces merveilles à travers les
principales expressions culturelles, depuis le Moyen Age jusqu'à
aujourd'hui. Ça a été pour moi une occasion de retrouver un moyen
d'expression qui me passionne : le cinéma, des Monty Python jusqu'aux
Visiteurs.

Télérama : Vous listez ici un imaginaire commun à toute l'Europe.
Pourquoi avoir choisi tel ou tel héros ?

Jacques Le Goff : J'ai eu beaucoup d'hésitations. La condition qui m'a
permis de faire ces choix était que ces héros soient devenus, dès le Moyen
Age, mythiques. Qu'ils aient existé ou non. Comme Charlemagne, devenu un
personnage légendaire presque de son vivant... Celle qui m'a posé le plus de
problème est Jeanne d'Arc. Elle n'est devenue importante que tard, même si,
de son temps, elle était déjà considérée comme extraordinaire. En tout cas,
elle ne réapparaît qu'à la fin du XIXe siècle. La plupart des autres héros
dont je parle ont eu eux aussi leur période de sommeil, mais pas aussi
longtemps. J'ai également hésité à évoquer les anges et les démons. Ce
devait être à la fois enthousiasmant et dur de vivre au Moyen Age, période
grouillante de significations, de croyances. Les gens devaient avoir
l'impression qu'à chaque mouvement ils pouvaient leur donner des coups de
coude !

Et il y a enfin ces métamorphoses étonnantes que je ne pouvais
négliger. Prenez la Mesnie Hellequin, cette horde composée de monstres et de
revenants, de créatures infernales et de femmes nues, venant harceler les
vivants. Curieusement, elle donne naissance, dans la commedia dell'arte, à
un personnage totalement différent : Arlequin, dont l'habit et la fantaisie
semblent tourner en dérision le monde de cauchemars dont il est issu. Nous
avons donc là un extraordinaire exemple de variations de l'imaginaire.
Prenez encore la figure du jongleur. Initialement, c'était plutôt un
acrobate, faisant valser en l'air des objets. Aujourd'hui, la métaphore du
jongleur s'applique souvent aux capitaux, voire à la tromperie. N'a-t-on pas
dit de Jean-Marie Messier qu'il était un jongleur virtuose ?

Télérama : Vous êtes depuis longtemps très investi dans les débats sur
l'Europe. Quel regard portez-vous sur la Constitution européenne ?

Jacques Le Goff : La loi de l'histoire c'est la lenteur. L'erreur
commune à tous les partisans du « non », c'est de vouloir quelque chose qui
est irréalisable maintenant. Comment espèrent-ils disposer de suite d'un
texte constitutionnel fondamentalement social alors que l'ensemble des
gouvernements et des électeurs des nations votantes est pour une économie de
marché, allant d'un libéralisme affirmé à une social-démocratie prudente ?
La nouvelle Constitution va remplacer le traité de Nice, qui est une
catastrophe, donner au parlement européen une importance plus grande, et,
sur un certain nombre de points, remplacer le veto par le vote à la
majorité. Il y a là, me semble-t-il, d'importants progrès.

Propos recueillis par Gilles Heuré et Xavier Lacavalerie

Télérama n° 2884 - 23 avril 2005

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