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[MEDIEVALE:211] Héros et merveilles du Moyen Age Benoît Beyer de Ryke





Critique
Une lumineuse nostalgie
LE MONDE DES LIVRES | 19.05.05 | 15h35  •  Mis à jour le 19.05.05 | 15h35

ux premières lignes du roman de Chrétien de Troyes, Perceval le Gallois, l'innocent, dont le parcours fera moins un héros qu'un exemple, découvre des créatures si étranges qu'il les prend pour des anges. Ce ne sont que des chevaliers, mais l'émerveillement qu'il ressent décide de sa vocation. Il partira servir la cour arthurienne, en quête de ce Graal mythique qui focalise l'aspiration d'une chrétienté habitée par une foi offrant une autre réalité que la simple matérialité.

Ce sont ces "merveilles" que Jacques Le Goff entreprend de présenter au fil de cet album dont le titre le convainc à peine. Héros & Merveilles du Moyen Âge : si la seconde notion, qui évacue le miracle, réservé à Dieu, comme le magique, indice de sorcellerie potentiellement imputable au diable et à ses suppôts, ménage un éblouissement prometteur ­ - Le Goff ne retient que la cathédrale, le château fort et le cloître ­-, la première sent trop l'archétype païen, degré d'une surhumanité (après le dieu et le demi-dieu) qui induit une perfection déplacée dans l'imaginaire médiéval, hormis l'idéal, exclu du champ, du saint et du roi. Pour participer pleinement à cette humanité médiévale, il faut des faiblesses.

Lancelot, Merlin ou Alexandre ­ - curieusement écarté de l'étude ­-, il n'est pas de héros immaculé. Pas de perfection incarnée. Qu'on emprunte la figure à l'Histoire ou à la légende. Roland est excessif, Charlemagne comme Arthur des frères incestueux, le Cid un champion chrétien bien peu ferme dans ses convictions, mercenaire transformé en croisé idéal, Robin des Bois un chevalier brigand, pour ne rien dire du jongleur, personnage des marges, et de la papesse Jeanne, défi suprême qui pare de scandale la terreur qu'inspire la femme dans l'inconscient des clercs, plus encore que dans celui des mâles.

Ecarte-t-il anges et démons qui peuplent les rêves humains sans participer vraiment à cette humanité, réelle ou légendaire, dont il a circonscrit le terrain, comme le Graal même avec une pointe de mauvaise conscience, comme si l'objet était déjà sorti de la mémoire européenne ­ ce qui n'est pas dit ­, le médiéviste préserve une place à la plus obscure Mesnie Hellequin, chasse nocturne furieuse de revenants en quête de repos, "double infernal de l'armée féodale" (Jean-Claude Schmitt), qui disparut dès lors que le Purgatoire put l'accueillir et dont l'image dégénère en mascarade, jusqu'au sourire, d'une malice désormais inoffensive, d'Arlequin.

NATUREL ET SURNATUREL

En fait, chaque entrée retenue délivre une leçon morale ­ - profane, a-t-on envie de préciser, puisque la notion se distingue alors du sacré ­ - qui fixe la géographie d'un imaginaire dont l'homme contemporain ­ - faute de l'avoir renouvelé ? ­ - éprouve la nécessaire nostalgie. C'est du reste à Hollywood (Errol Flynn en Robin Hood, Charlton Heston en Cid, Excalibur rivalisant avec Graham Chapman, Arthur du parodique Sacré Graal) que ces preux (terme plus subtil que le générique héros) doivent une nouvelle jeunesse.

On oubliera d'étonnantes scories (Clément VII pour Clément V, Richard Coeur de Lion régnant au XIIIe siècle, Aliénor d'Aquitaine mariée à son beau-père, Louis VI !) pour ne retenir que la force de l'iconographie, aussi somptueuse que judicieuse, et souligner la finesse de Le Goff qui choisit parmi le si riche bestiaire médiéval deux animaux, la légendaire licorne et le plus réel, mais bientôt mythifié, renard, pour instiller la capitale porosité entre naturel et surnaturel qui caractérise l'univers médiéval. Ainsi c'est en traitant du pays de cocagne, utopie d'une société sans interdits, qu'il dévoile la vraie portée de l'enquête.

Le plus remarquable est l'insistance de Le Goff à inscrire cet imaginaire dans une dimension européenne qui attesterait du ciment pérenne qu'il constituerait. Malgré les succès très spatialisés du Cid, de la Walkyrie, Robin ou Mélusine. Paradoxalement c'est en évoquant Roland, figure éminemment "nationale" puisqu'elle naît du "texte fondateur de notre littérature, de notre culture et de notre histoire" (Jean Dufournet), dont Jeanne d'Arc a récemment confisqué la fortune, qu'il enfonce le clou, spéculant sur les chances du chevalier chrétien, devenu paladin grâce à Boiardo et l'Arioste, de retrouver "une place dans l'imaginaire européen". De fait, Le Goff veut ce fabuleux voyage dans le merveilleux ­ -"ce qui échappe à notre compréhension, bien que ce soit naturel", définissait Gervais de Tilbury (1210) ­ comme le prolongement de son essai L'Europe est-elle née au Moyen Age ? (Seuil, 2003), étudiant les avatars chronologiques de ses "héros", célébrés jusqu'au XVIe siècle, quelque peu "oubliés" ensuite quand le "Moyen Age" ­ - la formule, du XVIIe, en dit assez ­ - n'est plus qu'une ère de ténèbres, avant la double requalification de l'âge romantique, puis de l'ère cinématographique.


Signalons la reprise en volumes d'articles donnés par Jacques Le Goff à la revue L'Histoire entre 1980 et 2004, Un long Moyen Age, ouvert par une préface inédite de l'historien (Tallandier, 256 p., 23 €).

HÉROS & MERVEILLES DU MOYEN ÂGE de Jacques Le Goff. Seuil, 240 p., 40 €.


Philippe-Jean Catinchi

Le Moyen Age et le septième art
S'il pointe au hasard d'une note quelque divergence d'appréciation avec François Amy de la Bretèque, Jacques Le Goff souscrit à l'érudition et à la qualité des analyses de cet "excellent historien du cinéma". Avec la parution d'une somme prodigieuse - ­L'Imaginaire médiéval dans le cinéma occidental (éd. Honoré Champion, 1 280 p., 170 €) -, chacun pourra mesurer l'ampleur de la production "médiévale" des origines du cinéma à 2003, les thèmes privilégiés (geste arthurienne, croisades, hérésies et Inquisition...) mais aussi, plus rare et très précieux, les enjeux contextuels que le "goût" du Moyen Age révèle.
S'il manque d'images, ce dictionnaire étourdissant -­ une gageure pour une thèse d'Etat ! -­ est d'ores et déjà une bible pour qui interroge la contemporanéité de l'imaginaire médiéval.

Article paru dans l'édition du 20.05.05

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