référence : http://listes.cru.fr/arc/medievale/2005-05/msg00040.html
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[MEDIEVALE:212] A l'assaut de la plus grande bibliothèque du monde Benoît Beyer de Ryke



 


Télérama n° 2888

Multimédia/ Enquête

INTERNET
A l'assaut de la plus grande bibliothèque du monde
Mettre le savoir à portée du monde entier : voici la "mission" que s'est assignée l'américain Google. Soit numériser 15 millions d'ouvrages. L'Europe, BNF en tête, redoute l'impérialisme culturel, l'hégémonie de la langue anglaise. Et riposte avec un projet concurrent. La guerre autour de la première bibliothèque universelle a commencé.

Est-ce le parasol ouvert à l'entrée du parking, le terrain de volley sablé, les employés qui barbotent dans la piscine à ciel ouvert ? Ou bien la tranquille désinvolture d'Adam Smith, le jeune directeur des projets, quand il évoque « la mission de notre société, qui est d'organiser l'information mondiale »? En quittant Mountain View, Californie, on garde l'impression d'avoir passé la journée sur une autre planète. Une planète bluffante dont aucun habitant n'aurait plus de 35 ans et où tout serait facile : la planète Google.

C'est dans ce décor de la Silicon Valley, entre jardin d'Eden et complexe high-tech, qu'a mûri un projet démesuré. Le 14 décembre dernier, Google annonçait son intention de numériser et de diffuser sur Internet les fonds de cinq des plus grandes bibliothèques anglo-saxonnes, celles des universités Harvard, Stanford et du Michigan, plus la New York Public Library et la Bodleian Library d'Oxford. Un projet babélien : il est prévu de mettre en ligne 15 millions d'ouvrages, soit plus de 4,5 milliards de pages, d'ici six ans. Il s'inspire du vieux rêve de « bibliothèque universelle » et s'adosse à la puissance commerciale du premier moteur de recherche mondial sur Internet.

Des deux côtés de l'Atlantique, cela fait une paye qu'on cogite sur la numérisation. En 1999, la New York Public Library et la Bibliothèque nationale de France ont même entamé une réflexion pour de futurs échanges d'archives numériques. Mais les discussions ont traîné. Et Google a fini par brûler la politesse aux Européens : « Les gens de Google ont frappé à notre porte en disant : "Je paye la numérisation de votre fonds, et je vous offre une copie numérique que vous pouvez utiliser comme vous l'entendez" », raconte dans un français parfait Paul LeClerc, président de la New York Public Library. Un cadeau qui ne se refuse pas : « La numérisation est la plus grande avancée qu'ait connue le monde du livre depuis Gutenberg, poursuit Paul LeClerc, par ailleurs spécialiste du XVIIIe siècle, en nous montrant ses éditions originales du Candide de Voltaire. On ne va pas rester sur la rive pendant que les autres traversent la rivière. D'autant que l'offre colle parfaitement avec l'idée fondatrice du système américain, selon laquelle une société démocratique repose sur l'accès libre et gratuit des personnes à la culture et à l'information. »

Ce credo, la New York Public Library, véritable temple de la lecture au coin de la 5e Avenue et de la 42e Rue, l'a toujours appliqué. Inscription gratuite, consultation des catalogues, dépôt de la commande (roulée dans un « pneu » et envoyée dans les entrailles de la NYPL par l'antique système à air comprimé) : c'est tout juste si on a le temps de jeter un oeil aux magnifiques plafonds, la Lettre sur le commerce de la librairie de Diderot nous attend au guichet. Le tout a pris vingt-cinq minutes chrono. « D'où que vous veniez, qui que vous soyez, vous avez le droit d'entrer dans cette bibliothèque et de consulter gratuitement les cinq millions de volumes qu'elle renferme, se réjouit Paul LeClerc. Mais demain, grâce au numérique, vous économiserez le billet d'avion et la chambre d'hôtel. »

Dans deux ou trois mois, les premiers livres numérisés apparaîtront sur le moteur de recherche Google. Si certaines bibliothèques, comme Harvard et la New York Public Library, ont démarré piano avec une première sélection de livres, pour voir, Stanford et l'université du Michigan ont signé pour « la totale » : une douzaine de millions d'ouvrages à elles deux. Non sans demander des garanties, bien sûr : ne pas abîmer les documents, s'assurer que les archives ne seront disponibles qu'en consultation et ne pourront pas être imprimées. Et indiquer le nom de la bibliothèque à l'écran. La technologie employée fait l'objet de tous les soins... et d'une véritable omerta. Si une source bien informée évoque, pour le scannage des livres les plus robustes, l'utilisation d'« un petit robot capable de tourner les pages et de les photographier à un rythme variant, selon les ouvrages, de 600 à 1 200 pages de l'heure », Adam Smith, de Google, refuse de confirmer mais promet : « Les documents qui nous sont confiés ne courent aucun risque. Grosso modo, nous scannons chaque page, et séparons le texte du reste de l'image. Ensuite nous indexons le texte, ce qui permet à l'utilisateur de faire des recherches sur un mot précis. »

Pour les livres plus fragiles, la méthode manuelle reste, semble-t-il, de rigueur. Quant aux pièces rares, certains rechignent à les confier : « D'abord, elles sont fragiles, confie le président d'une bibliothèque partenaire, mais ce sont elles, en outre, qui rendent notre collection unique et nous distinguent des autres. En revanche, comme le catalogue sera, lui, digitalisé, les chercheurs sauront qu'ils peuvent trouver ces pièces chez nous. » Une réserve qui n'inquiète pas Google, car, pour ses responsables, la quantité prime sur la qualité : « Notre business, c'est d'être exhaustifs, reconnaît Adam Smith. C'est de proposer le maximum de livres dans le maximum de langues, et de laisser les utilisateurs et les chercheurs décider par eux-mêmes, par leurs choix, de la hiérarchie. »

Pareil laisser-faire ne peut que susciter l'inquiétude du côté de la « vieille Europe ». Réapparaît en pleine lumière l'éternelle confrontation entre les tenants d'une logique marchande et ceux d'une logique intellectuelle. D'un côté, la main invisible de l'opérateur privé ; de l'autre, le gant de velours d'un projet culturel dont l'Etat n'entend pas être absent. La riposte - car c'en est bien une - est venue de Jean-Noël Jeanneney, le président de la Bibliothèque nationale de France (BNF). Dans une tribune publiée par Le Monde du 22 janvier, il tirait la sonnette d'alarme. Iil persiste et signe dans un petit livre qui vient de paraître, Quand Google défie l'Europe, Plaidoyer pour un sursaut (1). La quantité de livres numérisés par Google, rappelle-t-il, ne représentera d'abord qu'une infime partie des quelque 100 millions d'ouvrages publiés depuis Gutenberg. Et il dénonce un danger : que le poids de « la culture anglo-saxonne soit écrasant, aussi bien du côté des ouvrages patrimoniaux tombés dans le domaine public, que du côté de ceux qui sont encore sous droits, dont seuls des extraits alléchants seront donnés en forme de "bandes-annonces" en attendant que le temps passe. »

On risque, selon le président de la BNF, de retrouver sur Google le même type de classement que ceux qui inspirent les têtes de gondole des grandes surfaces, les premières places étant réservées à la culture anglo-saxonne. Mike Keller, qui dirige la bibliothèque de Stanford, s'insurge contre ce reproche de « sélection biaisée » : « Avant l'arrivée de Google, nous prenions garde que les différentes visions du monde soient représentées dans nos collections. L'arrivée de Google ne changera rien. Notre fonds renferme, par exemple, 240 000 documents écrits en français sur un total de 5 millions. Il n'est pas question de numériser d'abord les bouquins en anglais en délaissant les autres langues ! Je ne crois pas à la thèse de l'impérialisme culturel. »

D'autres griefs ont été déjà avancés. A la BNF comme au ministère de la Culture, beaucoup doutent de la faisabilité même du projet de Google. Mettre en ligne « le plus possible » de livres, ça sonne beau, mais dans quelles conditions se fera la numérisation ? John Wilkin, directeur de la bibliothèque de l'université du Michigan, admet que numériser n'est pas tout, « encore faut-il classer, conserver les fichiers informatiques. Or, il reste beaucoup à apprendre pour ne pas se laisser distancer par les nouveaux logiciels, au risque de se retrouver avec des archives obsolètes tous les quinze mois ».

A la numérisation de masse proposée par les Américains, la BNF oppose d'autres protocoles, qui visent à un stockage pérenne en anticipant sur le vieillissement des logiciels informatiques, et enregistrent aussi les « méta-informations », c'est-à-dire toutes les données techniques qui garantissent une numérisation réellement scientifique : historique, structure du document, stockage des formats... Les critères retenus pour Gallica, le site numérisé de la BNF, qui compte aujourd'hui quelque 80 000 documents et plus de 70 000 images, sont méthodiques : sont pris en compte, notamment, la rareté, la fragilité, l'utilité pour la recherche et la valorisation de la culture française et européenne. Dans son bureau, au septième étage d'une des quatre tours de la BNF, face à la Seine, le président-historien, Jean-Noël Jeanneney, s'inquiète de l'absence de hiérarchisation du système américain. « Bien sûr, Google peut avoir son utilité : en tapant "Clemenceau" et "Madame de Staël", on trouvera sans doute ce que le premier a pu dire de la seconde. Mais quelle fiabilité donner à cette recherche si les traditionnelles procédures de validation bibliographiques ne sont pas respectées ? Je crains que ce projet ne débouche sur un immense Quid. Or, il faut distinguer l'information de la culture ! Google, me semble-t-il, est victime d'une sorte d'ébriété, d'une envie d'offrir la connaissance au monde, mais sans oublier de percevoir sa dîme au passage. »

La dîme, c'est-à-dire le produit de la publicité. Car pub il y aura. Et sur cette question les responsables de Google ne sont guère explicites. Non, assuraient-ils mi-avril, l'utilisateur ne croisera pas de pub pour Burger King quand il fera une recherche sur le King Lear de Shakespeare. Deux semaines plus tard, le New York Times révélait pourtant que la firme californienne lâchait du lest sur le principe de « pub intelligente », c'est-à-dire qui coïncide avec le produit culturel. En fait, l'annonceur le plus offrant occuperait bien l'espace avec l'encart réclame de son choix, qu'il soit « pertinent »... ou pas.

Reste, évidemment, l'épineuse question des oeuvres d'auteur encore sous droits. On vit, au dernier Salon du livre, des démarcheurs de Google déployer des trésors de séduction auprès des éditeurs français pour les convaincre de leur confier leur catalogue. Ils faisaient miroiter la numérisation gratuite et de substantiels bénéfices sur les revenus de la pub. Certaines maisons se disent prêtes à signer, mais elles sont rares. « Le véritable enjeu, souligne un éditeur français, c'est la puissance de feu que cela va conférer à Google. Aujourd'hui, les offres sont alléchantes et les garanties orales paraissent rassurantes. Mais que se passera-t-il dans cinq ou dix ans ? Google aura acquis un tel monopole que son poids dans les négociations sera extraordinaire. » Et le Syndicat national de l'édition de rappeler qu'en France le droit d'auteur est plus solide qu'aux Etats-Unis...

Le 27 avril, donc, la contre-offensive européenne prenait corps avec l'engagement de dix-neuf grandes bibliothèques publiques européennes pour « une initiative commune visant à une numérisation large et organisée des oeuvres appartenant au patrimoine de notre continent ». De Dublin à Vilnius et de Stockholm à Ljubljana, on mobilisait ! Et le 3 mai, à Paris, lors des Rencontres européennes de la culture, le président du Conseil européen se prononçait pour un oui franc et massif en faveur de la création d'une bibliothèque européenne en ligne. Comme les présidents et chefs de gouvernement de six pays (2). L'erreur pourtant serait de caricaturer et d'opposer de candides et mercantiles Américains à des Français (ou des Européens) scrupuleux et tatillons : « Ne croyez pas que nous n'ayons pas pesé les risques, affirme ainsi John Wilkin, de l'université du Michigan. Aujourd'hui, Google affiche de bonnes intentions. Mais nous sommes bien conscients que l'intérêt commercial pourrait conduire l'entreprise à changer les règles. Toutefois, le fait qu'elle produise deux versions numériques de chaque texte, une pour elle et une pour nous, nous protège contre une utilisation abusive de nos fonds. Même si Google décidait demain de faire payer l'accès, les gens resteraient libres de consulter ces collections gratuitement sur notre propre site. »

Et il restera toujours possible de les consulter en bibliothèque... En effet, l'imprimé, contrairement à ce qu'on entend ici ou là, ne cède pas de terrain au numérique pour l'instant. Au contraire : « Depuis que nous mettons des archives sur notre site web, la fréquentation de notre salle de lecture n'a cessé de croître », se rassure Paul LeClerc, à la New York Public Library. Et l'historien français Jean-Yves Mollier de rappeler qu'il y a cinq ans, au 26e Congrès de l'Union internationale des éditeurs, le vice-président de Microsoft annonçait qu'à l'horizon 2018 le livre sur support papier aurait disparu, remplacé par les « e-books ». Prédiction hasardeuse : le « e-book » n'a jamais décollé et, en France aussi, la fréquentation des bibliothèques ne cesse d'augmenter. Finalement, c'est encore Flaubert qui le dit le mieux. Dans son Dictionnaire des idées reçues, à l'entrée « Bibliothèque », il écrivait : « Toujours en avoir une chez soi, principalement quand on habite la campagne. » Numérique ou pas.

A LIRE :

(1) Ed. Mille et une nuits, 114 p., 9 €.

(2) La France, la Pologne, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et la Hongrie.

Gilles Heuré et Olivier Pascal-Moussellard


Télérama n° 2888 - 18 mai 2005


 

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