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[MEDIEVALE:321] Pléthore de mémoire: quand l'Etat se mêle d'histoire Benoît Beyer de Ryke



SOCIETE

Pléthore de mémoire: quand l'Etat se mêle d'histoire…

Mis en ligne le 25/01/2006
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L’histoire a la cote. L’engouement du public et les convoitises du monde politique sont indéniables. Ministres fédéraux et régionaux, députés et sénateurs multiplient les initiatives à portée historique, invoquant le plus souvent un « devoir de mémoire ». En témoignent pour ne citer que quelques exemples récents l’enquête initiée par le Sénat à propos de la responsabilité des autorités belges dans la persécution des juifs, les commissions parlementaires pour établir les responsabilités belges dans le meurtre de Patrice Lumumba ou pour établir les causes de la disparition de la Sabena, les débats parlementaires sur le génocide arménien et la pénalisation de sa négation, les plans du gouvernement flamand pour un « musée, centre d’archives et d’études sur les violations des droits de l’homme » à Malines, le financement belge d’un futur musée de l’Europe à Bruxelles ou encore le programme « Écoles pour la démocratie », organisant le voyage à Auschwitz en avion militaire pour des centaines de collégiens belges à la fin de ce mois. Largement de quoi combler le bonheur des historiens belges, donc ?

Les historiens que nous sommes ne rejettent pas tout concours dans ces initiatives. Ce serait faire preuve d'un purisme scientifique au mépris de la demande sociale. Nous sommes nombreux à nous engager dans des projets à la demande du monde politique et nous assumons pleinement les responsabilités qui découlent de notre statut de chercheurs et d’enseignants rémunérés sur des fonds publics. Pourtant, cet engouement nous laisse quelquefois sceptiques, il peut même à d’autres moments nous inquiéter, parce qu’au-delà des effets médiatiques manifestement visés, il n’apporte pas de souffle nouveau à la recherche historique et tend surtout à construire une obligation de mémoire. Quel doit être le rôle des pouvoirs publics dans la « transmission de la mémoire du passé » tel que l’invoquent des projets en cours ?

Premièrement, la commémoration, qui organise le souvenir dans un but politique, est une action tout à fait légitime d’un État, d’une région ou d’une commune. Seulement, elle ne peut être confondue avec la promotion de la recherche historique, qui est une discipline critique et indépendante des usages politiques du souvenir. S’il y a bien un lien entre mémoire et histoire, les deux démarches obéissent à des exigences différentes. La mémoire ne donne pas accès à la connaissance, elle mobilise le passé dans un projet politique ou civique au présent. L’histoire, elle, revendique un statut de scientificité. L’histoire n’est pas au service du politique, elle n’est pas émotion. Elle n’accepte aucun dogme et peut être dérangeante. Si l’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit certainement pas. Plutôt que le devoir de mémoire tant invoqué, nous aimerions voir plus souvent invoquer le devoir d’histoire et de savoir. Les initiatives récentes visant à diversifier les expériences historiques commémorées dans ce pays, afin de mettre nos politiques de mémoire en phase avec la diversité de la société belge sont louables. Gardons-nous pourtant de toute pensée magique croyant transformer des écoliers en citoyens tolérants et antiracistes le temps d’un aller-retour à Auschwitz. Cette démarche, utile et méritoire, n'a de valeur qu'ancrée dans un savoir historique qui dépasse l'émotion née du choc des horreurs. Non, l’histoire n’est pas un nouveau catéchisme de la multiculturalité, capable de combattre l’extrême droite et la xénophobie, de promouvoir la démocratie, l’idée européenne ou la solidarité mondiale. Une mémoire exclusivement « négative », faite de l’énumération des Grandes Tragédies de l’Histoire, contribue peu au développement d’une réflexion critique et elle peut même cultiver un sentiment d’autosatisfaction morale d’un présent rédimé face à un passé d’horreurs et de brutalités.

Appartient-il au parlement et au gouvernement d’élaborer une nomenclature des catastrophes dans un inventaire toujours plus exhaustif, partant du génocide des juifs en passant par les tsiganes, les arméniens, les victimes du colonialisme, du génocide rwandais, du conflit en Bosnie ou au Darfour ? Comme l’historien français Henry Rousso l’a écrit récemment, dans une histoire criminelle de l’humanité, de plus en plus « l’État se retrouve en même temps source du crime et source de rédemption ». Faut-il multiplier les actes de repentance et de pardon –quelquefois d’ailleurs pour se donner bonne conscience pour expliquer le comportement de l’administration sous l’occupation, l’Inquisition, la traite des noirs, la conduite des troupes allemandes en août 1914, les procès de Moscou, l’extermination des amérindiens voire encore l’exploitation des enfants par le capitalisme naissant ou les massacres des troupes romaines en Gaule ? Une judiciarisation croissante du débat historique constitue une atteinte à la liberté d’expression et de la recherche et elle porte en elle des effets pervers qui ne bénéficient qu’aux menteurs et fomenteurs de haine.

Les historiens sont bien entendu les derniers à se plaindre quand l’État fait preuve d’ouverture, d’autocritique et de transparence dans les enquêtes commanditées pour faire la lumière sur un passé trouble. Ces enquêtes ont indéniablement contribué à une meilleure connaissance de ces drames et à identifier de façon incontestable les responsabilités politiques au-delà de la polémique et du soupçon. Il est bon que les historiens soient appelés comme experts, si nécessaire, à condition que cela ne produise pas une nouvelle histoire officielle et que les archives soient accessibles à l’ensemble de la communauté scientifique. Pourtant, la démarche qui consiste à accorder un accès exclusif à des chercheurs triés sur le volet, pour ensuite aussitôt refermer les archives aux autres chercheurs est fondamentalement problématique pour une discipline qui tient sa scientificité du contrôle contradictoire des sources, de la critique et du débat sur les interprétations. Quand la recherche sur commande se généralise, elle comporte aussi un grave danger pour les équilibres thématiques dans une toute petite communauté d’historiens comme en Belgique, car des pans entiers de la recherche qui ne correspondent pas aux priorités politiques du moment risquent d’être abandonnés. Victimes de phénomènes de mode, les historiens pourraient y perdre une des principales libertés dont ils disposent, celle de poser leurs propres questions au passé. N’oublions pas, tout de même, qu’il n’y a point eu besoin de commissions parlementaires pour élucider des questions brûlantes de l’histoire politique belge récente, comme en témoignent les travaux sur Léopold III ou sur l’assassinat de Julien Lahaut.

En conclusion, nous ne demandons pas aux autorités politiques d’en faire plus qu’il n’en faut, mais de remplir leurs missions essentielles pour permettre aux historiens de faire leur travail. Comment comprendre que le monde politique s’empresse de prendre de nombreuses initiatives historiques à haute charge symbolique, mais que la loi sur les archives, inchangée depuis 1955, est honteusement anachronique par rapport à nos partenaires européens. Plutôt que d’envisager la multiplication des commissions il serait plus urgent que les responsables politiques permettent l’accès aux archives à tous les chercheurs, en donnant les moyens nécessaires aux institutions chargées de les identifier, de les classer et de les inventorier. L’accès accordé dans le cadre des commissions d’enquête doit devenir la règle, et non l’exception. Si l’histoire importe tant, pourquoi ne pas mettre notre législation en conformité avec celle d’une démocratie moderne, raccourcir les délais de consultation de 100 ans à 30 voire 20 ans et veiller à la conservation de notre patrimoine archivistique. Nous ne pouvons d’ailleurs que soutenir les démarches des archives de l’Etat et d’autres institutions d’archives allant dans ce sens.

De même il serait urgent de revoir la loi sur la protection de la vie privée, législation qui a toute son utilité pour des documents et fichiers relatifs à des individus vivants, mais qui gêne considérablement les recherches historiques et les paralyserait totalement si elle était appliquée toujours et partout. Le sursaut pour la sauvegarde de toutes nos mémoires mondiales, nationales, régionales ou locales, nous ne l’attendons pas des grandes déclarations, des nouvelles initiatives législatives pour codifier l’histoire ou d’ambitieux programmes éducatifs, mais bien d’une politique efficace de transparence, d’accès aux archives et de respect pour l’autonomie et la liberté des chercheurs. Ne nous trompons pas de priorités : c’est bien dans ces domaines-là que les politiques doivent assumer leurs responsabilités.

Liste des signataires:

José Gotovitch, professeur de l'Université ULB, Guy Vanthemsche, hoogleraar VUB, Jean-Pierre Nandrin, professeur FUSL et ULB, Pieter Lagrou, chargé de cours ULB, Kenneth Bertrams, chercheur FNRS/ULB, Valérie Piette, chargée de cours ULB et FUSL , Jean-Marie Duvosquel, professeur ULB, Hervé Hasquin, professeur ULB, Eliane Gubin, professeure ULB, Jan Art, hoogleraar UG, Balace Francis, Professeur ULg, Herman Balthasar, emeritus hoogleraar UG, Els Witte, hoogleraar VUB, Didier Viviers, professeur ULB, Bruno Bernard, chargé de cours ULB, Michel Dumoulin, professeur UCL, Franz Bierlaire, professeur ULg, Claire Billen, Professeur ULB, Marc Boone, hoogleraar UG, Eric Bousmar, professeur FUSL, Marie-Thérèse Charlier, professeur ULB, Luc Courtois, chargé de cours UCL, Antton De Baets, hoogleraar Univ. Groningen, Raf De Bondt, hoogleraar KUL, George Declercq, Hoogleraar VUB, Jean Puissant, professeur ULB, Thérèse De Hemptine, hoogleraar UG, Jan De Maeyer, hoogleraar KUL, Machteld De Metsenaere, hoogleraar VUB, Gita Deneckere, hoogleraar UG, Guy Zelis, professeur UCL, Hilde De Ridder-Symoens, hoogleraar UG, Bruno De Wever, hoogleraar UG, Michel de Waha, professeur ULB, Paul Wynants, professeur FUNDP, Claude Desama, professeur extraordinaire ULg, Brigitte D'Hainaut-Zveny, chargée de cours ULB, Alain Dierkens, professeur ULB, Michele Galand, chargée de cours ULB, Helmut Gaus, hoogleraar UG, Lieve Gevers, hoogleraar KUL, Dirk Herbaut, hoogleraar UG, Serge Jaumain, professeur ULB, Ginette Kurgan, professeur de l'université ULB, Emiel Lamberts, hoogleraar KUL, Rina Lis, Hoogleraar VUB, George Martyn, Hoogleraar UG, Anne Morelli, professeure ULB, Philippe Moureaux, professeur hon. ULB, Carmélia Opsomer, professeur ULg, Isabelle Parmentier, chargée de cours FUNDP, Patrick Pasture, hoogleraar KUL, Xavier Rousseaux, professeur UCL, Jean-Marie Sansterre, professeur ULB, Jean-Philippe Schreiber, chargé de cours ULB, Hugo Soly, hoogleraar VUB, Jacques Stiennon, professeur ém. ULg, Axel Tixhon, chargé de cours FUNDP, Jo Tollebeek, hoogleraar KUL, Nathalie Tousignant, professeure FUSL, Eric Vanhaute, hoogleraar UG, Hermlan Van Goethem, hoogleraar UA, Leen Van Molle, hoogleraar KUL, Luis Vos, hoogleraar KUL, Marnix Beyen, docent UA, Eric Buyst, hoogleraar KUL, Dirk Luyten, werleider SOMA, gastdocent UG, Véronique Pouillard, chargée de recherches FNRS/ULB, Céline Vanderpelen, chargée de recherche FNRS/ULB, Daniël Vangroenweghe, docent UG, Monique Weiss, chercheure qualifiée FNRS/ULB, Kaat Wils, docent KUL, Gie Van den Berghe, gastodocent UG, Philippe Destatte, dir. Inst. J. Destree, prof. UMH, Wouter Steenhaut, directeur amsab, Harald Deceulaer, archivaris ARA, Rik Opsommer, stadarchivaris Ieper, Rolande Depoortere, chef de travaux Archives de l'Etat, Didier Devriese, archiviste de l'ULB, Noel Geinaert, archivaris stad Brugge, Catherine Henin, attachée scientifique AGR, Nicole Haesenne-Peremans, dr. hist Conservateur ULG, Madeleine Jacquemin, attachée scientifique AGR, Chantal Kesteloot, chef de travaux CEGES, Fabrice Maerten, chef de travaux CEGES, Griet Marchal, archivaris (o.r.) ARA, Dirk Martin, werleider SOMA, René Plisnier, Directeur Bibliothèque UMH, Flore Plisnier, attachée AGR, Isabelle Sirjacobs, attachée scientifique AGR, Pierre-Alain Tallier, chef de service AGR, Michel Trigalet, archiviste AGR, Paule Verbruggen, archivaris Amasab, Juul Verheslt, archivaris (o.r.)ARA, Martine Vermandere, Amsab, Alexis WILKIN, Aspirant FNRS-ULg, Geneviève Warland, assistante UCL, Sophie Vrielinck, Amasab, Etienne Verhoeyen, medewerker SOMA, Gil Bartholeyns, doctorant ULB/EHESS Paris, Lamya Ben Djaffar, resp. archives Carhop, Bruno Benvido, doctorand ULB, Luis Angel Bernardo Y Garcia, attaché archives de l'Etat, Benoît Beyer de Ryke, Assistant ULB, Alain Collignon, 1er assistant CEGES, Bruno De Baenst, assistent UG, Gauthier de Villers, chef.Sn. Hist. temps Présent MRAC, Virginie Devillez, première assistante ULB, Marc D'Hoore, Assistant Bibliothèque Royale, Irène Di Jorio, post-doctorante ULB, Denis Diagre, coll. scientif. ULB, Ann Diels, KBR, Anette Felix, Attac. Hon. CNHS, Pierre-M. Gason, coll. scientif. ULg, Florence Gillet, chercheuse CEGES, Thomas Glesener, assistant ULg, Catherine Jacques, assistante ULB, Lissia Jeurissen, chercheuse CEDEM Ulg., David Kusman, chercheur ULB, Catherine Lanneau, assistante ULg, Julie Marck, FNRS/ULB, Natacha Massar, chercheuse ULB, Lisbeth Nys, assistent KUL, Luc Peiren, amsab, Caroline Sägesser, chercheuse CRISP, Jacob SCHMUTZ, dr. ULB, maître conf. Paris IV, Kurt Vandaele, postdoc. UG,Gerd De coster, archivaris SOMA, Jacques Wynants, président Soc. verviéroise d'Histoire, Bregt Vermeulen, student geschiedenis UG, Jean-Marie Caprasse, Histoire collective Rossignol, Gorik Goris, lector KUL, Els Conix, lector KUL, leraar SO, Hannelore Coulembier, leraar SO, Joris De Bremme, leraar SO, Odette Decombele, leerkrachten gesch., Stephane Demeter, Monuments et Sites Bxl, Sophie De Zutter, licentiaat UG, Bart Hellinck, licentiaat geschie., Aurèle Looman, licentiaat geschie. UG, Ruben Missine, licentiaat geschie. UG, Jack Phlipps, leraar SO, Hendrick Pinxten,licentiaat geschie. UG, Guy Putzeys, lector KUL, Koen Schoutteten, licentiaat geschie., Jeroen Van den Borre, archeoloog, Geert Vandercruys, Leraar SO.

 

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